The Octopus au Vauban. Kick out the jam motherfucker !

the-octopus-shots-2013-par-herve-le-gallHier soir, j’avais la tête dans le cul. Et pas que. J’avais mal partout, dans les cuisses, dans le dos, à force de génuflexions, debout, accroupi, un genou à terre à chaque coup de sifflet du commissaire de course pendant le tour de Bretagne (c’est du vélo) sur le contre la montre à Huelgoat. Bref, hier 1er mai, c’était rideau. Alors la perspective d’aller taper un concert, concert de rock de surcroît, c’était pas vraiment joyeux. Seulement voilà. C’était pas n’importe quel groupe, c’était pas n’importe où. C’était the Octopus au Cabaret Vauban, deux excellentes raisons de se bouger le cul, aux alentours de huit heures du soir, de renoncer à la petite tisane du soir espoir, d’enfiler son kabig, route pêche destination l’avenue Clemenceau.

Il faut dire que les gars de the Octopus c’est pas une destination inconnue. Les petits gars de Douarnenez, vainqueurs du trophée des Jeunes Charrues en 2010, servent un rock authentique comme on l’aime ici, ce genre de rock bien poisseux qui colle sous les aisselles, celui qui, pour paraphraser une énième fois Saint Miossec (priez pour moi) sent la bière et la bonne chaleur de l’animal, dans la lignée des grands groupes US comme les Fleshtones. D’ailleurs, invariablement on ne peut s’empêcher de penser au combo de Peter Zaremba quand on voit the Octopus en live. Avec ce genre de groupe, on sait que tout peut arriver. On sent comme une tension, un climat de guerre civile bien palpable. C’est ce que j’ai vécu hier soir au Vauban, devant un noyau de public passablement excité, les Octopus déployant les grands moyens n’y sont pas allé de main morte, nous servant en rappel un bon Kick out the jam (motherfucker) des familles, une reprise qui avait de quoi défriser les moustaches des membres de feu MC5 s’ils n’avaient pas tous eu, plus ou moins, la mauvaise idée de casser leur pipe entre temps. C’était bon, bien gras comme un kouign amann de Douarn’, c’était épais, huileux et poisseux comme on aime. C’était du rock, c’était à Brest, hier soir. Vous avez raté un concert d’anthologie parce que vous avez préféré rester à la maison en slip kangourou à boire la tisane et à regarder la télé avec maman ? La prochaine fois, vous saurez. Retenez simplement leur nom. The Octopus. C’est du rock, de la musique de voyous et ça vous décalamine les esgourdes, en profondeur. Ça vous fait oublier une sale journée, le mal aux cuisses comme le mal de dos. C’est bon pour ce que vous avez. Mais surtout cette musique vous réveille, vous fait du bien et vous fait réaliser un truc essentiel. Vous êtes vivant.

photo : fin du concert de The Octopus au milieu du public (crédit photo Hervé LE GALL. Nikon D3s, Nikkor 24-120 f4, 12800iso)

Photographie. Je dis M.

m-vieilles-charrues-benevoles-par-herve-le-gall-shots-2010La scène se passe il y a quelques années, dans le pit des Vieilles Charrues, avant un set. Je demande innocemment à cette jeune photographe dans quel mode elle travaille, elle me répond goguenarde : « En mode M tiens ! » Avant d’ajouter immédiatement, dans un éclat de rire : « Si je ramène des clichés à la maison autrement qu’en mode M, c’est l’engueulade assuré avec mon chef ! » Petite précision utile, non content d’être son chef, c’était aussi son père, un photographe professionnel. Deux excellentes raisons, donc, de ne pas contrarier le taulier. En écrivant ce billet, ce matin, j’ai bien conscience que je ne vais pas améliorer mon score auprès d’une frange de mon lectorat. Mais qu’importe, je n’écris pas pour les obtus, encore moins pour les indécrottables, mais pour ceux qui veulent avancer et surtout comprendre. Posez-moi les bonnes questions, je vous donnerai les bonnes réponses ! Demandez-moi pourquoi je travaille en mode manuel et quasi exclusivement dans ce mode. Vous avez noté le mot « quasi », ce qui signifie que si je bosse en mode M la plupart du temps, il peut m’arriver d’utiliser d’autres modes. Comme le disait mon ami Géronimi (un autre adepte de la lettre M), la seule règle en photographie c’est qu’il n’y a pas de règles. Rien n’est imposé et surtout rien n’est figé, d’autant que les appareils photo numériques apportent aujourd’hui une grande souplesse de travail. Vous rendez-vous compte du pas franchi en matière de technologie ? Allez, je sens que ça vous tente, petit retour en arrière.

Back to seventies. À l’époque les deux marques, rendez-vous compte, rouge et jaune, sont déjà là. Les reflex sont déjà très évolués, ils sont équipés d’une cellule qui mesure l’exposition TTL, through the lens, alors qu’avant, il fallait analyser la lumière avec un posemètre et les erreurs dramatiques que ça pouvait entraîner. Parce que la lumière, ça voyage vite, c’est très changeant, ça peut évoluer de manière radicale d’un point A à un point B. Alors une cellule capable de mesurer l’exposition d’un lieu éloigné, rien que ça c’était un immense pas en avant. En revanche, pour la mise au point, il fallait faire confiance à son œil et pour le reste c’était à la main. En clair, si on n’avait pas pigé l’adéquation entre l’ouverture du diaphragme et la vitesse à laquelle le rideau s’ouvre et se ferme pour exposer la pellicule, on était aux fraises ! La pellicule, quant à elle en ces temps reculés, affichait sa sensibilité à la lumière en ASA (American Standards Association), avant d’être remplacé à la fin des années 80 par la norme ISO. Bref, ASA ou ISO, c’était pareil. Quand on avait choisi de commencer à une certaine valeur, on était condamné à finir. Cela dit, avec des pellicules standards de 36 poses, on arrivait rapidement au bout. C’était comme ça avant, mais ça, c’était le avant. T’avais pas franchement le choix, ou tu comprenais comment ce bouzin fonctionnait et tu sortais du matos potable ou tu étais à côté de tes pompes. Comprenons-nous bien, je n’ai aucune nostalgie de cette époque. Je suis le premier à trouver pratique le mode autofocus (quand il fonctionne) et à savourer le fait de pouvoir commencer un travail à 100iso et de pouvoir faire évoluer la sensibilité selon le besoin. En revanche, le truc sur lequel je ne transige pas, vieille réminiscence de mon passé, c’est le mode manuel. Caprice de diva ?

Non. Pour moi, je l’ai dit et répété, quand j’ai mon Nikon D4 entre les mains, le capitaine, celui qui dit où on va et comment on y va, c’est moi. Ici pas question de ghost in the shell. Si mon viseur indique que je suis sous-ex et que je déclenche, c’est mon problème. Si je décide de bosser à f7 plutôt qu’à f2 c’est parce que je l’ai décidé en conscience. Je ne supporte pas l’idée de travailler autrement, mais encore une fois, chacun voit midi à sa porte. Je me souviens d’avoir croisé un photographe de renom qui avait, à l’époque, acheté un reflex Nikon haut de gamme et quelques optiques sublimes (toute la collection f1,4 excusez du peu). Alors que je lui demandais innocemment dans quel mode il travaillait, il avait lâché, brut de décoffrage : « en mode programme. Maintenant les appareils sont assez évolués pour se démerder à produire une image correcte alors je vois pas pourquoi je continuerais de m’emmerder avec tous ces réglages ! » Et pourtant ce gars venait de l’argentique, mais il avait fait son choix et je ne lui jette pas la pierre. Encore une fois il n’y a pas de règle et l’aristocratie du mode M est une foutaise, ça n’existe pas. On n’a pas à se sentir meilleur parce qu’on utilise le mode manuel, de la même manière qu’on n’a pas à se sentir inférieur ou à développer un complexe d’infériorité parce qu’on utilise un mode semi-automatique. Récemment un photographe m’a demandé si j’utilisais le mode iso automatique. J’ai d’abord cru à une blague ou une ironie de second degré, mais non, la question était sérieuse. Mon interlocuteur ne comprenait pas comment il est possible de réaliser un cliché en mode manuel dans des conditions de lumière changeante comme le concert. En fait je pourrais volontiers retourner la question, tant pour moi (j’insiste sur le moi), il n’est pas possible de réaliser un bon cliché en concert en étant en priorité ouverture (ou vitesse). Est-ce pour autant que je conseillerais à un photographe débutant d’utiliser le mode M ? Sûrement pas.

Vous êtes débutant photographe et vous voulez un conseil ? Pas de complexe, utilisez le mode programme et la sensibilité automatique. Tous les reflex numériques d’aujourd’hui savent faire ça. En revanche, appliquez-vous au cadrage, prenez votre temps. Comme le disait François Truffaut dans « La nuit américaine » attachez-vous d’abord à rendre beau ce qui apparait à l’écran. N’hésitez pas à essayer, à tester des cadrages audacieux, à exercer votre regard, votre esthétisme, et surtout n’ayez pas peur des autres. Personne n’ira mettre le nez dans vos données EXIFS pour savoir dans quel mode ou avec quels réglages vous avez shooté. Le seul truc important, au risque de me répéter, c’est que l’image soit jolie et qu’elle vous plaise, à vous. Le reste suivra naturellement. Un jour ou l’autre vous ferez la gueule en regardant un cliché, vous vous direz que vous auriez bien aimé, tout compte fait, que le sujet d’arrière-plan soit aussi net que celui du premier plan, vous réaliserez que le mode priorité ouverture à f2 n’était, finalement, pas une si bonne idée. Vous essayerez de tout débrayer, de passer en roue libre. Libre. Le mot est lâché. Le mode M c’est exactement ça, un sentiment de liberté. Et quand vous y aurez goûté, à cette liberté, je veux bien parier que vous ne pourrez plus jamais vous en passer.

• photo : Mathieu Chédid aka -M- au concert des bénévoles des Vieilles Charrues en novembre 2010. Nikon D3s, 1600iso, f2,8 1/125e, 200mm, mode manuel. Crédit photo : Hervé « harvey » LE GALL photographe.

• cet article est dédié à une jeune photographe qui depuis est devenue une grande. Et à son père, qui lui a tant appris.

C’est pas parce qu’on vous fait des optiques à f2,8 qu’il faut les utiliser à f2,8

joelle-leandre-festival-desordre-shots-2013Chaque fois que j’entends l’expression f2,8 il me revient en mémoire deux anecdotes. D’abord la mention f2,8 sur un panneau annonçant les autorisations et les restrictions photo du jour, au festival des Vieilles Charrues, il y a quelques années. L’auteur (Emmanuel Danielou, journaliste émérite, grand bénévole des Charrues devant l’éternel, chargé entre autres de martyriser le gang des joyeux photographes accrédités) avait ainsi libellé son annonce journalière : « Annonce à l’attention de tous les photographes et autres afficionados du f2,8″ tant ce chiffre symbolise bien ce qu’on peut faire de mieux en matière de luminosité, généralement, sur une optique de type zoom trans-standard. L’autre moment, c’était à un salon de la photo, sur le stand d’une marque prestigieuse dont je tairais le nom, parce que je ne suis ni une balance, ni une poucave d’abord, et que je tiens l’auteur de ces mots en grande estime, ensuite.

Ainsi donc nous devisions gaiement sur les reflex numériques et les optiques d’alors et pendant que je me laissais empêtrer par ma mauvaise foi légendaire (mais avec les amis, c’est permis) pour titiller mon interlocuteur, le pousser dans ses derniers retranchements, celui-ci avait lâché, passablement agacé par mon ton péremptoire, cet argument définitif qui sonnait comme une sentence, un couperet : « Bon, c’est pas parce qu’on vous conçoit des optiques à f2,8 que vous devez les utiliser à f2,8 ! Hein ? » Sur le coup, cet argument m’a tellement séché que j’en suis resté bouche bée. J’hésitais entre une charge à la hussarde, sabre au clair, tranchant toutes les têtes qui passaient à proximité (mais c’était pas une bonne idée parce qu’en fait on n’était que trois), voire une sortie théâtrale façon Maurice Clavel (« Messieurs les censeurs, bonsoir ! ») et une réflexion raisonnée sur le sujet. Parce que connaissant le bonhomme, son côté posé, son parcours professionnel, ses compétences techniques, je me suis dit que cette phrase avait sans doute du sens. On est donc passé à autre chose. Mais la phrase, elle, est restée.

J’ai souvent repensé à ce conseil d’expert, conseil éminemment précieux. À dire vrai, et de manière presque inconsciente, chaque fois que je travaille, si les conditions le permettent (et c’est la plupart du temps le cas, surtout avec Nikon D4, capable de monter, monter…), j’évite soigneusement de bosser à f2,8. J’ai souvent évoqué avec cet ami cette anecdote et à chaque fois qu’on en reparle ensemble, je le sens toujours un peu gêné d’avoir été aussi radical et pourtant son argument sonne comme une évidence. Oui, bien sûr, vous pouvez utiliser une optique à f2,8 puisque finalement elle a été conçue pour ça. Mais vos images, qui seront bonnes à f2,8 seront bien meilleures à f4. C’est ce qu’il voulait dire, le bougre. Il faut éviter de tomber dans le systématisme du f2,8 surtout si on peut éviter de faire autrement, en clair ouvrir moins grand. Le pire scénario auquel j’ai assisté (bien involontairement, pensez donc) c’est ce photographe qui répétait à l’envi qu’il ne bossait qu’en manuel. Un jour, je suis tombé par hasard sur ses clichés dont les données EXIFS révélaient qu’il travaillait systématiquement à 6400iso en mode priorité ouverture et à f2,8. Je ne vous fais pas un dessin, ça, c’est un mode automatique qui ne dit pas son nom et surtout c’est foutrement casse-gueule ! La négation d’un paramètre aussi fondamental que le diaphragme dénote d’une incompréhension voire de la non-assimilation d’une des bases de la photographie. Travailler à pleine ouverture de manière systématique, c’est non seulement idiot mais c’est aussi et surtout ne pas avoir compris à quoi sert un diaphragme, dans des notions aussi radicalement simples que la profondeur de champ pour ne citer que celle-là.

J’ai bien fait, ce jour-là de ne pas ruer dans les brancards, de ne pas monter dans ma tour quatre à quatre. Souvent, pas toujours mais parfois, lorsque mon œil est collé au viseur de mon reflex et que je choisis mon tandem vitesse diaphragme, si l’ouverture annonce deux huit j’ai l’impression d’entendre une petite voix dans ma tête. Deux huit ? C’est pas parce que… Oui, merci, ça va, je sais, j’ai bien retenu la leçon. Je fais partie des photographes afficionados des optiques à f2,8 qui se gardent bien de les utiliser à 2,8. D’ailleurs, finalement, cette règle est valable pour toutes les optiques. Essayez avec les vôtres. Vous verrez.

Joëlle Léandre. Festival Désordre Brest (janvier 2013). 200mm, 3200iso, 1/80 à f4.

Je hais les photographes, surtout les bons. Chapitre 3. Mathieu Ezan photographe de live, de mariage et de gens heureux.

mathieu-ezan-photographe-shots-2013J’ai découvert le travail de Mathieu Ezan un peu par hasard, à dire vrai, alors que je cherchais à constituer une équipe de photographes de live (celle qui fut baptisée team109) pour mon cher festival des Vieilles Charrues l’an passé. J’ai déjà beaucoup de mal à supporter les photographes, d’une manière générale, alors pensez-donc ! En recruter plusieurs sur la thématique qui est la mienne au quotidien, je me disais que ça n’allait pas être de la tarte. D’autant que j’en ai vu passer, des images, des tonnes d’images de live qui ne me parlaient pas, qui ne me racontaient rien, aucune histoire, la platitude incarnée, l’électroencéphalogramme plat et surtout, surtout, des images totalement dénuées de musicalité. Eh ouais, c’est ça le truc quand tu photographies du live, il faut entendre la musique, il faut la sentir transpirer, qu’elle suinte, qu’elle te pète à la gueule comme un gros riff de Gibson SG mothefucker ! Mais je m’égare. Donc j’en étais là, à voir défiler des images pauvres et bancales, prêt à renoncer, à tout plaquer et à filer tout droit, direction Kaboul ou le Larzac pour y élever des chèvres, quand tout à coup un de mes indics lâcha un nom : « Ezan. Tu connais ? Mathieu Ezan. C’est un photographe de la nouvelle génération mais je crois qu’il va te plaire ! »
iggy-pop-par-mathieu-ezan-shots-2013
Nouvelle génération ? Décidément j’étais gâté. Je m’attendais au pire, j’imaginais le petit gars arrogant, perclus d’ego pour avoir chié un ou deux clichés potables, victime du syndrome plume dans l’cul qui touche bon nombre de photographes. Je suis donc allé voir les clichés de Mathieu Ezan sur son site internet. Vous dire que j’ai su tout de suite serait mentir, non au contraire, j’étais plus bougon que jamais, j’ai regardé les images passer sur l’écran, une voix intérieure me murmurant « Ah ! Faut avouer que c’est pas mal quand même, on dirait qu’il en a sous le pied le p’tit gars, hein ? » ce à quoi je lui répondais « Ta gueule ! » car je déteste être dérangé quand je travaille, voix intérieure ou pas. Il y avait des clichés de métal, des ambiances un peu hardcore, autant dire un genre beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. Dans les concerts de métal, sur des gros festivals comme le Hellfest par exemple, les plans de feux sont souvent aussi éclectiques que monstrueux et il faut faire avec. Ce qui m’a épaté, c’est la technique de prise de vue, reflex et grand-angle qui condamne le photographe à aller au charbon, comprendre devant la scène. Choisir de shooter Iggy (Pop) en bord de scène par exemple, ça peut te permettre de ramener de la bonne image mais la contrepartie c’est que tu peux aussi te prendre un coup de tatane collection US Rangers bout métal dans la gueule et là, sayonara ! Mathieu Ezan, c’est son truc d’aller au charbon, son EOS 5D Mark III et son EF 16-35 f2,8L II (putain de caillou) en mains, mais attention, pas pour shooter bras tendu comme un benêt (d’ailleurs chacun sait que ça ne fonctionne pas comme ça) non, lui son truc c’est de patienter, d’attendre le moment. Plus tard il me confiera : « Je suis capable d’attendre LE moment pendant tout un concert. Je préfère ramener deux ou trois bonnes images que de mitrailler à tout va… » Bref. J’ai regardé ses images et pas que de concerts. Et là j’ai décroché mon téléphone.
merge-par-mathieu-ezan-sur-shots-2013
La voix, c’est comme la bonne image, ça ne ment pas. Ce qui frappe, tout de suite avec Mathieu Ezan, c’est sa simplicité, son calme, son humilité, comme une paix apparente que rien ne semble pouvoir perturber. Mais dès qu’on parle d’images, dès qu’on prononce le mot magique « photographie » alors là on sent la passion qui s’exacerbe, cette envie pressante d’aller en découdre. Mathieu ne m’a pas fait le coup du « la photo, tu vois coco, je suis tombé dedans quand j’étais tout petit, c’est ma vie quoi ! » Non. Son approche a été plus raisonnée, presque un coup du hasard. D’abord étudiant en arts graphiques, virtuose photoshopesque, il est presque venu à la photo comme ça, histoire d’avoir de la matière à travailler. Et puis l’image, le cadrage, le regard, la révélation. « La photo ? C’est venu tout seul, je ne m’en suis même pas aperçu ! » Eh ouais, en général c’est même à ça qu’on reconnaît les photographes, les bons je veux dire. Les images de live ramenées par Mathieu ne se contentent pas d’être belles, il y a un regard plein d’ironie et d’amusement qui transpire. J’ai proposé à Mathieu de venir aux Charrues, de rejoindre la team109 et il a dit oui tout de suite. La suite de l’histoire, on la connait. Il nous a ramené des images king size, mes deux favorites étant celles de Triggerfinger et Dope D.O.D. entre autres, le tout avec une désinvolture sans nom et ceux qui ont eu le privilège de le voir dérsuher en direct live pendant les Charrues ne me contrediront pas. Le tout sans jamais que son sourire et son enthousiasme ne quittent son visage, pendant quatre jours, ce qui ne gâche rien.

photo-de-mariage-par-mathieu-ezan-sur-shots-2013Ouais. Je hais les photographes, surtout les bons. Mathieu Ezan a largement sa place dans mon top ten et pas que pour ses images capturées en live. Il est aussi un excellent portraitiste et collabore avec de nombreux groupes. Il y a quelques images que j’aurais aimé faire comme le portrait de The Kills, celui de Jospeh Arthur, merveilleux black and white, John Five dans son canapé bleu. Et là on se surprend à imaginer des sessions longues comme le bras et non. The Kills c’est tapé sur un parking après un concert, vite fait à la lueur d’un lampadaire. Idem pour Jospeh Arthur ou John Five, du one shot. Le reste c’est une question d’œil, de regard, de captation de l’instant. Oui, de talent aussi. Parfois Mathieu prend son temps, met en scène et là encore le résultat est dans la boîte. On regarde la photo de Merge immobile, entouré d’une foule qui ondule et on reste subjugué. On chercherait bien à savoir comment il s’y est pris pour obtenir un cliché de ce calibre mais finalement on se dit qu’on se fout du flacon tant qu’on a l’ivresse. Je regarde ce cliché et je prends l’insolence du talent de Mathieu Ezan en pleine gueule. J’ai poussé la curiosité encore plus loin et j’ai regardé ses photos de mariage. Oui, parce que Mathieu fait aussi des photos de mariage. Étrange pour un photographe de rock, non ? « Au début, quand j’ai commencé la photo de mariage, je montrais mes photos de live aux futurs mariés ! » me disait Mathieu. Plutôt étonnant, non ? « En fait, c’était d’abord une façon de leur montrer que je savais gérer les conditions de lumières difficiles… » avoue-t-il en souriant. C’est dingue, on retrouve la même dynamique dans certains clichés de mariage que dans tes clichés de live ! « Oui. Le truc qui me dérange le plus, c’est quand je vois dans le regard des mariés qu’ils sentent la présence du photographe… » Il y a la même impertinence, la même fougue, la même passion, dans les clichés de mariage signés Ezan. Le regard empli d’amour du futur marié à sa future moitié, la bande de potes aux chaussettes roses, les prises de vue close-up à très grand-angle, des images aux nuances parfois vintage et toujours cet indubitable talent pour capter l’instant. Et puis, évidemment, un post-traitement soigné mais ça, ça coule de source et ça en devient presque accessoire.

Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années. Mathieu Ezan illustre parfaitement l’adage. J’ai plein de beaux souvenirs avec ce photographe dans ma besace, des sourires, oui beaucoup de sourires, une petite fierté aussi quand je vois ce que Mathieu nous a ramené des Vieilles Charrues cuvée 2012. Je garde l’image d’un photographe heureux, sur la scène Kerouac, pendant le concert de Bloc Party, son EOS à la main, le regard scrutant la scène à la recherche de cet instant précieux. Je repense à ma grand-mère qui me répétait souvent que les gens heureux n’ont pas d’histoire. Elle se trompait. Les gens heureux ont une histoire, ils ont même des histoires. Sur scène, à la sortie d’un concert sous un lampadaire, dans une petite église, sur un canapé bleu, à la gare Saint Lazare ou sur la plaine de Kerampuilh. Et en dénominateur commun, ce photographe discret et élégant auquel aucun moment heureux n’échappe.

• clichés : Dope D.O.D, Iggy Pop, Merge, photo de mariage, crédit photos Mathieu EZAN

voir le site de Mathieu Ezan

voir la page Facebook de Mathieu Ezan et le suivre sur Twitter

voir les réponses de Mathieu Ezan au questionnaire de Shots

Photographes. Indignez-vous !

photographes-indignez-vous-shots-2013Je vois passer un article de Maître Verbrugge (avocate ET photographe) et ma première réaction c’est de me dire mais pourquoi ça ne m’étonne pas ? Le billet est intitulé « une curieuse façon de promouvoir le commerce de proximité » et je m’en vais de ce pas vous en faire un petit résumé du spectacle navrant donné par le service communication de la commune de Grande-Synthe qui, à n’en pas douter, va devenir la vedette de l’internet dans les jours qui viennent. L’affaire est malheureusement d’une banalité confondante. Il s’agit pour cette commune de « recruter » un photographe non-professionnel pour, je cite « immortaliser les cérémonies se déroulant principalement les samedis à la mairie (mariages, baptêmes civils, etc…) » L’annonce précise que le photographe sera rémunéré, tenez-vous bien (tenez-vous mieux) cinq euro la photo. Mais il y a mieux, l’annonce précise, je cite encore, que le photographe postulant « devra obligatoirement posséder son propre matériel photo, matériel constitué a minima d’un reflex numérique et faire preuve d’une grande disponibilité les samedis ». Inutile de vous dire que pour tous les photographes professionnels en général et pour Maître Verbrugge en particulier, cette situation ubuesque (mais pas inédite malheureusement) c’est du velours.

Voilà. On en est donc là. On sollicite un photographe non-pro, disons-le plus clairement un photographe amateur mais équipé comme un pro, pour le sous-payer, voire pour ne pas le payer du tout. Est-ce que ça m’étonne ? Pas le moins du monde. C’est au contraire dans le droit fil de ce qui s’est déjà passé, je pense aux photos scolaires ou aux photos d’identité directement gérées par les mairies. Chaque fois c’est un pan d’activité qui s’effondre, dans l’indifférence quasi générale. Finalement chacun voit midi à sa porte, hein ? Dans le domaine qui est le mien, c’est idem. Les fosses de concerts sont désormais désertées par les photographes professionnels et squattées par des touristes équipés comme des pros. Il est devenu impossible de vendre une photo live et ce n’est pas un hasard si la plupart des photographes que je côtoyais autrefois dans les pits ont désormais déserté les champs de bataille, à commencer par moi-même. Le hobby du jeune cadre dynamique, c’est désormais de parader en fosse, armé du reflex numérique haut de gamme que le jeune pro ne pourra jamais s’acheter, lui, par manque de moyens. Faut-il en vouloir pour autant au passionné de photo qui vient assouvir sa passion en fosse ? Pas du tout. Enfin, pas tant qu’il ne distribue pas ses clichés gratuitement à l’issue du concert. Et on sait tous que c’est ce qui arrive. Et chaque fois qu’un cliché est donné gratuitement c’est toujours ça qui n’est pas pris pour le professionnel.

Alors oui, sûrement, le temps est venu de s’indigner de ces pratiques. On ne peut pas accepter que des productions acceptent de jouer ce jeu minable consistant à demander gratuitement des photos de live, quand il ne s’agit pas carrément de sessions photos destinées à la promotion de groupes dans la presse qui désormais, quant à elle, refuse de payer des clichés. Il ne se passe pas une journée où je ne sois sollicité par la presse pour des clichés gratuits, libres de droits, où l’on m’assure que je serai crédité (alors que la mention de crédit est, rappelons-le, obligatoire). La semaine dernière un grand titre de la presse française m’a contacté pour un cliché en me disant : « on aurait bien utilisé votre cliché trouvé sur internet mais votre copyright était en filigrane et la définition n’était pas suffisante ». On est désormais dans une boucle qui consiste, pour une industrie qui passe son temps à se lamenter (à juste titre) du piratage massif de ses œuvres, à récupérer du matos gratuit contre une flatterie à l’égo, un petit privilège, quelques pièces lancées d’une fenêtre. Le photographe est devenu le parent pauvre, le dindon de la farce. La conséquence, à terme, c’est de voir la qualité tirée vers le bas, des images ternes, tristes et sans âme. Comme un samedi matin d’hiver, froid et sec, à la mairie de Grande-Synthe…

lire le billet de Maître Verbugge sur son blog

• le titre de ce billet est (évidemment) un hommage à la mémoire de Stéphane HESSEL.

Choisir son matériel photo. C’est par l’optique que passe la lumière.

catherine-ringer-fete-du-bruit-2012-par-herve-le-gall-shotsSi vous pensez qu’un reflex à 6000€ va vous rendre meilleur photographe, ouvrez plutôt un livret A. Oui, j’ai écrit ça il y a quelques jours sur Twitter un matin où, comme David Vincent, je cherchais un raccourci (clavier) que jamais je ne trouvai, déclenchant au passage les réactions en chaîne habituelles dont un commentaire acide-amer, du genre c’est çui qui dit qui y est, arguant que je possède moi-même un boîtier à 6000€. Dont acte. Précision d’importance, histoire d’amener de l’eau au moulin de mon contradicteur, je ne me contente pas d’avoir un Nikon D4, j’ai aussi un Nikon D3s, ce qui m’amène à préciser pourquoi j’ai deux boîtiers, l’un de travail, le second de backup, comme la plupart des photographes professionnels qui utilisent leur matériel de manière intensive, sur tous les terrains, par tous les temps. Dans ce contexte, le photographe a besoin d’un outil polyvalent, solide, capable d’encaisser des sessions longues sans broncher, ce qui explique que les pros équipés en Nikon utilisent majoritairement du D3s ou du D4. Voilà pour le chapitre « pourquoi j’utilise un D4 ? »

Mais revenons à nos moutons et à mes histoires de livret A. Est-ce que je conseillerais volontiers à un photographe (amateur ou pro, peu importe) d’acheter un Nikon D4 ? Sans blague, c’est vraiment une question ? Comment ne pas conseiller d’acheter ce boîtier qui est la quintessence même du reflex numérique ? Un must. Je dirais à mon interlocuteur que c’est, à mon avis, le meilleur reflex du marché, que ses qualités justifient son prix public et que ma foi, hein ? On n’a que le plaisir qu’on se donne. Pour appuyer ma parole d’expert, j’ajouterais que son seul travers c’est son poids de mammouth et que la prise en main, la maîtrise de cette petite usine n’est pas à la portée du premier venu. Sinon, Nikon D4 vaut le prix qu’on y met, indubitablement, en étant beaucoup plus qu’un appareil photo numérique, c’est une merveilleuse machine de traitement de l’image. Peut-être pas le boîtier idéal pour partir en vacances ou faire des photos de famille le week-end. Parce que voyez-vous, il faut quand même relativiser. Ça fait beaucoup d’argent si on en n’a pas vraiment le besoin, ça ne permet pas, sous le seul motif que c’est un D4, d’obtenir nécessairement de meilleurs clichés.

Sortons la calculette. Sachant qu’un Nikon D4 vaut aujourd’hui 5509€ (source La Boutique Photo Nikon) boîtier seul, que sur un reflex de ce calibre il est fortement conseillé de loger un caillou de qualité (comprendre Nikkor), par exemple un zoom trans-standard Nikkor 24-70 f2,8 (1849€), mon budget s’élève donc à 7358€. Comme disait ma grand-mère, c’est pas une somme que tu trouves sous le sabot d’un cheval. Quand on connaît l’importance de la qualité d’une optique, je me dis que à tout prendre, si je devais conseiller à un photographe souhaitant s’équiper en partant de rien, avec dans la poche un budget de 7000€, je n’aurais pas l’ombre d’une hésitation. Le nouveau fullframe d’entrée de gamme Nikon D600 présente une liste de specs tout à fait cohérente pour un prix inférieur à 2000€, ce qui nous laisse de la marge, compte tenu du budget, pour taper dans la gamme Nikkor. Par exemple un 16-35 f4 (1199€), un 24-120 f4 (1199€), un 70-200 f2,8 VRII (2389€) et il reste encore quelques euro pour acheter une bonne carte mémoire et une batterie supplémentaire. Voilà. D’un côté un boîtier pro qui risque d’être surdimensionné pour une utilisation modérée, de l’autre un excellent reflex et un panel d’optiques polyvalentes, pour tout couvrir de 16mm à 200mm avec des optiques d’excellente qualité, voire même un cran au dessus pour le 70-200 f2,8 VRII. Tout est une question de choix et de budget.

Pour conclure, laissez-moi vous conter une histoire (vraie) que m’a rapporté un vendeur spécialisé dans le commerce de matériels photo. Un jour, un industriel fortuné passe la porte du magasin, il est pressé, il veut acheter un appareil numérique et il veut le meilleur appareil du marché. Un des ses amis possède un Leica « et il paraît que c’est très bien ? » Du velours pour le vendeur qui sort le grand jeu et vend illico un ensemble Leica M9. Quinze jours plus tard, le client revient de vacances, complètement dépité. Il affirme qu’il a fait moins de bonnes photos avec ce Leica qu’avec son iPhone. « C’est pas un truc pour moi, ça » dit-il au vendeur avant d’ajouter que son iPhone, c’est simple d’utilisation, on l’a toujours sur soi et qu’en plus avec « on peut aussi téléphoner ». Le Monsieur a revendu son Leica M9 et il a gardé son iPhone. Si j’avais été vendeur, est-ce que j’aurais vendu un Leica M9 ? Pas sûr (mais je ne suis pas un bon vendeur). Quels que soient vos besoins photo, pensez d’abord à mettre le matériel que vous utilisez en adéquation avec vos réels besoins. Posez-vous les bonnes questions avant de choisir quoique ce soit et souvenez-vous toujours d’une règle élémentaire. C’est par l’optique que passe la lumière. Alors si vous devez privilégier A- un reflex haut de gamme avec des optiques minables ou B- un reflex d’entrée de gamme avec de belles optiques performantes, n’ayez pas l’ombre d’une hésitation. Réponse B. Et souvenez-vous aussi d’une chose et pas des moindres. C’est toujours votre regard qui aura le dernier mot.

• photo : Catherine Ringer, fête du Bruit dans Landerneau (août 2012). Crédit photo Hervé LE GALL (Nikon D4, Nikkor 70-200 f2,8 VRII)

Le premier devoir du photographe c’est de savoir ce qu’il ne doit pas montrer.

jeanne-moreau-etienne-daho-le-quartz-brest-par-herve-le-gall-2010Je vois passer un article sur un site people à propos de photographies de Beyoncé, prises lors de sa prestation au récent superbowl où la star américaine n’est pas à son avantage, pour reprendre un propos politiquement correct couramment usité outre-atlantique. Non en fait, le mot utilisé, la terminologie originale in english in the text, qui n’est pas sans me faire sourire, qualifie les clichés de « unflattering », en clair peu flatteuses. Se posent alors de nombreuses questions. Quelle est la responsabilité du photographe ? Peut-on tout montrer ? Un artiste ou une production peuvent-il invoquer un droit de retrait de clichés qui ne véhiculeraient pas l’image souhaitée ?

J’ai dans ma besace de nombreux souvenirs sur le sujet. Le plus récent concerne un artiste français avec qui j’ai un relationnel très cordial, c’est la raison pour laquelle je tairai son nom. J’ai eu l’occasion de le photographier sur scène et en dehors de la scène, à sa demande par ailleurs, ce que je fais assez rarement. Il avait souhaité voir les clichés sur l’écran LCD, et j’avais accepté de lui montrer une preview, ce que je ne fais là, pour le coup, radicalement jamais et si j’ai un conseil à vous donner, ne faites jamais ça. Comme le zicos était d’une humeur de chien, il m’avait sévèrement taclé en hénnissant que sur mes clichés il avait une tête de vieux. Comme il ne faut pas trop me chercher, j’avais répliqué sèchement : « si tu as une tête de vieux, c’est peut-être parce que tu l’es ! Vieux ? » Ambiance. Fin de l’histoire. Les photos ont été publiées et le gars en question, lorsqu’il m’a revu, six mois plus tard, s’est épanché sur la qualité de mes clichés. Pas rancunier mais un peu chiant quand même. Un bon photographe ne montre que les photos qu’il aime, c’est même à ça qu’on le reconnaît. C’est pour ça que je déteste devoir soumettre mes clichés à l’approbation d’une prod, être jugé par des gens qui n’ont aucune esthétique, ça me fait doucement marrer. Bien sûr il y a des exceptions. Quand la prod d’Étienne Daho valide treize clichés sur les vingt que je lui présente, je prends la mesure, je savoure. En revanche quand une manageuse fait le tri des mes clichés en six secondes montre en main, en sélectionnant quatre et en me disant « ne vous plaignez pas, habituellement la plupart des clichés passent au classeur américain* ! » J’ai juste envie de lui foutre mon D4 dans la gueule, en la traitant de connasse, ce que je ne fais pas parce que je suis un gentleman et que mon D4 vaut mieux que ça. Alors pour répondre à la question de savoir si une production peut invoquer un droit de retrait, la réponse est oui. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder quelques clichés de la pauvre Beyoncé au superbowl et de se dire qu’elle mérite mieux que ça.

Mais j’en reviens à la responsabilité du photographe, peut-être simplement lié à son talent ? Peut-on tout montrer ? Bien sûr, tant que c’est bon, tout va bien. Je me souviens d’une discussion de fin de soirée avec deux artistes en sirotant ma limonade d’après concert. Le premier disant au second : « le talent d’Hervé, finalement, c’est de me montrer toujours plus beau que je ne le suis en réalité ! » Beau ? Comme disait ce cher Oscar Wilde (qui adorait se faire photographier), la beauté est dans l’œil de celui qui regarde. Récemment, un autre artiste m’a dit : « Toi, tu as capté ma gueule… » Non. L’histoire n’est pas de montrer les gens plus beaux qu’ils ne le sont ou de capter leur gueule. Tout le truc, finalement, tient dans ce qu’on montre. Un cadrage, un instant, un regard, la naissance d’un sourire, tout cela c’est le travail d’avant ce moment décisif ou pas de l’index qui appuie sur ce putain de déclencheur. Souvent dans l’urgence, le bruit, la fureur. Le travail c’est aussi après, dans la quiétude de la post-prod et le verdict. La responsabilité du photographe, elle est là, maintenant et son talent aussi. Savoir shooter, c’est une chose, mais savoir choisir ce qu’on va montrer, ça… C’est l’éternel adage « montre-moi les clichés que tu montres et je te dirai quel photographe tu es… » L’insulte suprême, pour n’importe quel photographe, c’est justement de réaliser que son modèle s’est senti insulté, blessé, sali, caricaturé, enlaidi. Pire encore. Voir ses clichés qualifiés de unflattering, c’est la loose. Avec deux O.

• photo : Mademoiselle Jeanne Moreau et Etienne Daho au Quartz, scène nationale de Brest, novembre 2010. Crédit photo : Hervé LE GALL photographe

La théorie des concerts saucisse-purée

miossec-la-carene-brest-par-herve-le-gall-2012Il y a quelques jours, il s’est passé deux ou trois évènements dans ma vie de photographe défroqué, coup sur coup. D’abord, et c’est ce qui me peine le plus, j’ai eu un échange téléphonique avec un jeune photographe pour qui j’ai beaucoup d’estime, car il est pétri de talent, d’idées novatrices, comme on peut (on doit) en avoir à son âge. Habituellement, mon interlocuteur est d’un optimisme forcené, là, je l’ai senti éteint, fatigué, désabusé. En substance le gars, un habitué des fosses et des concerts, m’a expliqué sa lassitude, son ras-le-bol. Marre de devoir faire le pied de grue pendant trois mois auprès des prods pour obtenir une accréditation et se retrouver le jour venu dans une fosse pleine de touristes japonais, et surtout marre de bosser pour rien. Donc, exit les concerts, direction le mariage ou le corporate, où le talent, au moins, est un tant soit peu reconnu. Dont acte. La reconnaissance du talent. Déjà, pour savoir reconnaître un bon cliché d’un mauvais il faut avoir un certain regard et ça c’est pas donné à tout le monde mais c’est un détail. Non, ce qui me chagrine, c’est de voir que les bons photographes désertent un à un les pits et les salles de concerts, et pas que les vieux jurassiques, suivez mon regard. La jeune génération a pigé que ce modèle économique n’est désormais plus viable et qu’il y aura de moins en moins d’argent à gratter à aller se casser le cul à taper des concerts jusqu’à pas d’heure, quand on n’est pas limités aux trois premiers titres sans flash. Ça c’est pour l’aspect technique. Il y a le côté humain.

Il ne se passe pas un jour sans qu’on me demande des clichés gratuitement. D’abord, parlons gwennegs. Comment je fais pour vivre, moi, si je file des clichés gratos, tout le temps ? Et puis au delà des considérations purement vénales, que vaut mon travail ? Il y a quelques jours, on m’a demandé des clichés pour la promo d’un groupe. D’abord, j’avais publié un cliché, on m’a demandé si j’avais « autre chose ». Non. Je ne vends pas mes clichés au poids, si j’ai choisi de montrer ce cliché-là ce n’est pas un hasard. Donc « autre chose » ça sera, à mes yeux, moins bon. Ensuite on m’a fait comprendre que mes clichés seraient crédités (quel bonheur…) et que « ça me ferait de la pub ». Ah ! Putain de vieil argument éculé ! Quel dommage que je n’ai pas gagné 10€ chaque fois que j’ai entendu ça, hein ? No offense, M’sieurs dames, mais je n’ai pas (plus) besoin qu’on me fasse de la pub. Il serait temps que les « artistes » sur la scène (et les gens qui les entourent) réalisent que le gars qui est dans la fosse, qui est en train de mettre en œuvre sa technique et sa sensibilité pour les photographier, il est AUSSI un artiste. Et que accessoirement, il bosse. Il n’est pas juste là par passion de la musique ou d’un groupe ou d’un artiste, ou parce qu’il a vu de la lumière et qu’il est entré, non, photographier c’est son job. Et comme il n’est pas considéré, lui, le p’tit gars bourré de talent en qui je crois, il va prendre son sac et aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Et il a raison, parce qu’elle l’est.

J’ai un peu le blues, c’est vrai. J’ai déserté les champs de bataille, les nuits que je connaissais trop bien, je ne fais plus dans la canaille je suis plutôt devenu du matin*… Je fais un peu de jazz pour pas perdre la main et parce que j’aime ça et comme la fourmi, j’attends l’été, alors cette discussion ne me concerne plus vraiment. Mais ça me fait mal au bide de voir des jeunes pros talentueux rendre leur tablier. Je ne peux pas m’empêcher de penser à mon pote Jakez, du Run ar Puñs qui disait : « si tu ne veux pas de concerts saucisse-purée, ne reçois pas tes artistes avec de la saucisse-purée ! » Pour les photos de concerts, c’est idem. Si tous les photographes dont c’est le métier désertent les fosses parce qu’il n’y a pas un rond à gagner et qu’ils ne sont pas considérés, on aura qui à la place ? Des saucisses et une grosse louche de purée.

(*Le défroqué – Miossec)

photo : Miossec à la Carène Brest (février 2012). Crédit photo : Hervé « harvey » LE GALL

La photographie argentique serait-elle le chaînon manquant de la photographie numérique ?

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Il m’est arrivé un truc étrange. Figurez-vous que ce week-end je couvrais un nouveau festival à Brest, un de ces petits festivals comme je les aime, concoctés par des passionnés, la fine équipe des allumés de Penn ar Jazz. Au programme du festival bien nommé Désordre, des concerts ressemblant autant à des happenings mêlant musiques improvisées et chorégraphie, le tout dans un Mac Orlan entièrement repensé, reconstruit, habillé de verre et d’acier, beau comme un sou neuf de l’autre côté du pont de Recouvrance, rive droite, autant dire au bout du monde mais à une encablure de tramway. Ainsi donc je me retrouvais dans cette salle au confort cosy, dotée d’un bien joli plan de feux et d’une acoustique king size. Je l’ignorais mais j’allais vivre pendant deux jours des émotions musicales et visuelles incroyables mâtinées de complications techniques gratinées.

Premier concert qui donne le la, si j’ose dire. Une contrebasse qui joue en sourdine, tandis que dans le fond un musicien s’escrime à tirer des souffles de ses boîtes à rythme. Un danseur évolue, tout en circonvolutions. Voilà pour le tableau. Du côté de l’image, il y aurait mille clichés à réaliser, tant dans la beauté des gestes, la grâce de la chorégraphie et bien sûr les musiciens, la merveilleuse alchimie de l’image servie par des lumières élégantes, seulement voilà. Oui, mais… Faire des clichés dans un silence quasi monacal, c’est pas une sinécure. Au mieux, vous devenez la cible de tous les regards de spectateurs prêts à vous clouer au pilori au moindre soupçon de déclic, au pire vous importunez les artistes et ça, c’est le scénario catastrophe. Je me souviens du régisseur d’une artiste (dont je tairai le nom) qui m’avait prévenu : « si elle entend le bruit de votre déclencheur, si elle repère votre présence et s’en agace, croyez-moi, je préférerai être dans mes pompes que dans les vôtres. » Vous, fidèles lecteurs de Shots, savez ce que je pense du respect du public et des artistes, sinon vous pouvez toujours relire les dix commandements. Bref, c’était l’angoisse. Inutile de préciser que j’avais activé le mode Q de mon Nikon D4, mais même en mode silencieux, c’était encore trop bruyant. Comme me le disait un ami photographe à l’issue du concert, même avec un Leica c’était pas jouable. Les puristes apprécieront…

Est-ce que ça m’a empêché de faire des clichés et d’être heureux ? Bien sûr que non, bien au contraire. J’ai fait très peu de clichés et quand je dis très peu, c’est vraiment rien de le dire. Par exemple, sur le set de Giovanni Cedolin (danseur) et Guillaume Roy (violon), j’ai réalisé sept clichés. Sept. À dire vrai, j’ai eu l’impression d’être revenu quelques années en arrière et d’avoir travaillé en argentique, avec ce tempo, cette respiration retrouvée et je n’hésite pas à dire que ces contraintes, finalement, m’ont bien servi. Je dois même à la vérité de dire que je n’avais pas produit un travail de cette qualité depuis très longtemps. Des cadrages au cordeau, des mesures d’expo parfaites, des compositions ravissantes et un taux de déchet quasi nul. Le parallèle avec la photo argentique sonne presque comme une évidence. Déclencher comme si sa vie en dépendait, attendre que le son s’amplifie, jauger que son niveau sera suffisant pour masquer le bruit du miroir qui remonte et s’immobilise, maintenir le déclencheur de Nikon D4 et attendre le moment opportun pour laisser le miroir s’abaisser, glisser doucement dans ce bruit mat et caractéristique, comme une libération, puis observer que personne ne m’a repéré. D’ailleurs, comme une récompense, un musicien présent dans la salle a confirmé mon action discrète dans un sourire « Ah ? Hervé ? Tu étais là ? Tu as fait des clichés ? Je ne t’ai pas entendu ! » C’était étrange, comme expérience, un peu angoissante mais très enrichissante. Il reste les clichés, des traces de ces moments d’exigence. Je suis convaincu des bienfaits de la photographie argentique et je conseillerais volontiers à tous les photographes de faire une pause argentique, eux aussi, de temps à autre. Le temps d’une promenade, d’un week-end, le temps de construire une image comme de se reconstruire soi-même, de retrouver ce tempo comme de se retrouver, cette respiration intérieure dont j’évoque désormais si souvent l’omniprésence chaque fois que j’embarque avec moi mon F1, mon vieil ami de trente-cinq ans pour aller cramer une pellicule. J’ai souvent écrit que l’argentique me semblait un retour nécessaire aux fondamentaux de la photographie, je pense qu’au delà de l’aspect technique, ce mode photographique, désormais vintage, permet aussi au photographe d’être prêt à assumer plus sereinement des situations complexes. Comme une thérapie, en quelque sorte. Apprendre à rester zen, en se disant que, quoiqu’il arrive, de toutes façons, il reste encore trente six poses à venir. La photographie argentique a encore, indubitablement, de beaux jours devant elle, comme un complément, un chaînon manquant au processus photographique numérique.

• photo : Giovanni CEDOLIN (danse) & Guillaume ROY (violon). Festival Désordre, Mac Orlan Brest, crédit photo : Hervé LE GALL

Deux ou trois bonnes raisons d’arrêter la photo de concerts en 2013.

mathieu-boogaerts-au-vauban-2003-par-herve-le-gallPutain ! Dix ans. C’est long, dix ans, mine de rien. Dix ans à arpenter les salles de concerts, à croiser des ombres, à user mes fonds de culotte dans les fosses. Dix ans à crapahuter par tous les temps (et souvent les sales temps) dans tous les festivals du coin et d’ailleurs. J’en ai vu des vertes et des pas mûres (et souvent des pas mûres), des groupes inconnus qui le sont restés, certains qui auraient dû le rester, d’autres enfin qui promettaient et qui sont devenus des calibres. Des artistes qui, malgré le succès, sont demeurés des gens simples, humains et abordables, d’autres qui ont pris le melon, le boulard comme on dit et qui sont devenus aussi insupportables dans la vie qu’inécoutables en live. J’ai croisé des producteurs, j’ai cotoyé des tourneurs, des gens que je respecte, ouais, j’ai rencontré des tas de gens biens dans ce milieu très cloisonné, très fermé mais je suis resté au fond ce passager qu’évoquait les Stooges, qui traverse la nuit (la cinquième, évidemment), sans trop s’arrêter, sans trop se faire remarquer, plutôt discret. Dans ce milieu du spectacle, je n’ai pas d’amis, à quelques très rares et très notables exceptions.

C’est plus comme avant, en dix ans le monde en général a changé et le monde de la musique en particulier n’a pas échappé à l’effroyable rouleau compresseur. La crise du disque est passée par là, comme une espèce de conjonction avec comme dénominateur commun le numérique. La musique et les images se sont mises au diapason du binaire et se sont diluées, désagrégées et par voie de conséquence diffusées allègrement et gratuitement sur le média internet. Les chiffres de vente de l’industrie musicale se sont littéralement effondrés, entraînant des réactions en chaîne cataclysmiques. Les groupes et les artistes qui le pouvaient ont fait du live, espérant glaner dans les salles de concerts les subsides qui ne tombaient plus dans la vente de disques. Parce qu’un disque ça se copie mais une sensation en live, c’est inimitable. Alors le prix des concerts a commencé à flamber et pour les festivals, la vie n’avait plus rien d’un long fleuve tranquille. Du côté des photographes, le développement du numérique a engendré toute une génération spontanée et difficilement identifiable de nouveaux photographes, avec comme conséquence un afflux de demandes d’accréditations conséquent. La réaction des prods, devant cette pléthore d’offres, a été de devenir de plus en plus exigeante : limitation du nombre de titres (les sinistres trois premiers titres sans flash), signature de contrats, conditions de prises de vues drastiques et bien sûr limitation du nombre de photographes ou accréditations payantes, ce dernier point suscitant des dégâts collatéraux parmi les professionnels, furieux à l’idée de devoir payer pour bosser. Ah ! On était bien avant, hein Tintin ?! Au début des années 2000, tout seul avec son petit boîtier argentique, quand on venait taper des clichés pépère au Vauban. Mais ça, c’était avant.

Plus de photographes, ça veut aussi dire plus d’offre, plus de clichés sur le marché et une presse dont les ventes dégringolent à un rythme soutenu. Plus de clichés, souvent refilés gratos par des photographes amateurs tout heureux d’avoir obtenu une entrée, qui peuvent même parfois accéder au backstage et, bonheur ultime, côtoyer les vedettes, gratter un autographe, offrir des photos pour la promo du groupe en échange d’une citation au mérite, d’une mention de copyright accordée comme l’ultime récompense (alors que cette mention est légalement obligatoire) et une petite flatterie à l’égo qui ne fait jamais de mal par où que ça passe. Le lendemain, ces photographes d’un soir retourneront paisiblement à leurs occupations professionnelles sans trop se soucier, finalement, d’une profession qui elle se meurt lentement. Le numérique, la crise du disque ont mis à mal un paquet de gens dans cette profession et pas seulement des photographes. L’angoisse de la salle vide, je connais. Je l’ai partagée avec des producteurs, contraints d’annuler un concert faute de résas, la mort dans l’âme. Et je ne parle même pas de concerts qui se sont joués devant une poignée de spectateurs. Il faut, dans ces cas-là, avoir un singulier sens de l’humour, quand on est producteur ou tourneur ou être fataliste et se dire que demain sera un autre jour. Les tourneurs que j’ai croisés ont souvent ces deux qualités. Moi, je me connais, je n’aurais pas pu. Bref, plus de photographes ça te tue le photographe. Sans parler des conditions de prise de vue où on se retrouve tassés les uns sur les autres dans des fosses minuscules, quand on n’est pas cantonnés à un endroit précis pour ne pas gêner sa Sainteté l’artiste qui exige d’être photographié uniquement en noir et blanc et sur son profil droit. Bosser dans ces conditions là ? Non, sans façon, merci. C’est plus comme avant, d’ailleurs rien n’est plus comme avant, je le dis sans amertume aucune. Et puis, à un moment donné, il faut bien parler de gwennegs, de sous, de monnaie. Ça ne rapporte plus un rond d’aller faire des photos jusqu’à pas d’heure et pour le photographe pro qui souhaite s’équiper d’un matos de bon aloi ça coûte de plus en plus cher, ce matériel numérique dont la pérennité ne va guère au delà de deux à trois ans. Amortir un investissement matériel de cinq à dix mille euro, sur un délai de trois à cinq ans, en vendant des clichés à 18€ HT la pièce, je ne vous fais pas un dessin. Ite missa est.

Voilà. Pour moi, la photo de concerts, c’est fini, je tire ma révérence. J’ai fait le tour du sujet, si je puis dire. J’ai ramené quelques clichés, travaillé sur pas mal de scènes, croisé des gens uniques et pas seulement sur scène mais aussi au cœur de tout ce petit monde qui fait du spectacle vivant ce qu’il est. Des producteurs, des tourneurs, des managers, des ingés-son, des lighteux, des roadies, des backliners. Je n’ai jamais fait le pied de grue devant une loge, jamais profité de mon job pour gratter un autographe ou un petit privilège, et j’espère ne jamais avoir emmerdé le public. Ouais, j’ai fait le tour des tronches, des visages, des figures et à l’exception notable de quelques gueules dont je ne me lasserai définitivement jamais, je dois à la vérité de dire que les concerts, ça va, j’ai déjà suffisamment donné. C’est fini, je rends mon tablier. D’abord et surtout parce que ça ne m’amuse plus et chez un épicurien comme moi, le plaisir est un élément prépondérant, un paramètre vital. D’ailleurs je ne pense pas qu’on puisse faire des photos en faisant la gueule, en étant aigri, mal dans ses pompes. Les photos ressemblent à leur auteur, elles sont le reflet d’une âme, alors si c’est aller faire des photos en trainant des godasses autant rester à la maison boire une tisane avec maman. Est-ce pour autant qu’on ne me verra plus jamais dans une salle de concerts ou dans le pit d’un festival, évidemment non. Je vais continuer à fréquenter les endroits où la musique est bonne et me porte avec ce plaisir indicible de l’œil et de l’oreille réunis. Je vais continuer à faire des clichés de jazz à Vauban et de temps en temps je n’oublierai pas d’aller taper la bise à mes potes du Run ar Puñs de Chateaulin où les filles sur le dance floor sont belles et chaudes comme des baraques à frites. Et puis deux ou trois festivals avec mes potes, les Vieilles Charrues en juillet, la Fête du Bruit dans Landerneau en août, Atlantique jazz festival en octobre. Et un concert ici et là, de temps en temps, pour le plaisir. Du plaisir. C’est la seule bonne raison qui me poussera désormais vers une salle de concerts ou vers un festival. Et puis merde, il y a une vie après les concerts et dix ans, c’est long. Des projets, j’en ai plein ma besace. Tant que je vivrai, j’aurai d’autres éternités de l’instant à capturer et d’autres mots à écrire.

• photo : Mathieu Boogaerts au Cabaret Vauban, il y a dix ans, en janvier 2003.