The Octopus au Vauban. Kick out the jam motherfucker !

the-octopus-shots-2013-par-herve-le-gallHier soir, j’avais la tête dans le cul. Et pas que. J’avais mal partout, dans les cuisses, dans le dos, à force de génuflexions, debout, accroupi, un genou à terre à chaque coup de sifflet du commissaire de course pendant le tour de Bretagne (c’est du vélo) sur le contre la montre à Huelgoat. Bref, hier 1er mai, c’était rideau. Alors la perspective d’aller taper un concert, concert de rock de surcroît, c’était pas vraiment joyeux. Seulement voilà. C’était pas n’importe quel groupe, c’était pas n’importe où. C’était the Octopus au Cabaret Vauban, deux excellentes raisons de se bouger le cul, aux alentours de huit heures du soir, de renoncer à la petite tisane du soir espoir, d’enfiler son kabig, route pêche destination l’avenue Clemenceau.

Il faut dire que les gars de the Octopus c’est pas une destination inconnue. Les petits gars de Douarnenez, vainqueurs du trophée des Jeunes Charrues en 2010, servent un rock authentique comme on l’aime ici, ce genre de rock bien poisseux qui colle sous les aisselles, celui qui, pour paraphraser une énième fois Saint Miossec (priez pour moi) sent la bière et la bonne chaleur de l’animal, dans la lignée des grands groupes US comme les Fleshtones. D’ailleurs, invariablement on ne peut s’empêcher de penser au combo de Peter Zaremba quand on voit the Octopus en live. Avec ce genre de groupe, on sait que tout peut arriver. On sent comme une tension, un climat de guerre civile bien palpable. C’est ce que j’ai vécu hier soir au Vauban, devant un noyau de public passablement excité, les Octopus déployant les grands moyens n’y sont pas allé de main morte, nous servant en rappel un bon Kick out the jam (motherfucker) des familles, une reprise qui avait de quoi défriser les moustaches des membres de feu MC5 s’ils n’avaient pas tous eu, plus ou moins, la mauvaise idée de casser leur pipe entre temps. C’était bon, bien gras comme un kouign amann de Douarn’, c’était épais, huileux et poisseux comme on aime. C’était du rock, c’était à Brest, hier soir. Vous avez raté un concert d’anthologie parce que vous avez préféré rester à la maison en slip kangourou à boire la tisane et à regarder la télé avec maman ? La prochaine fois, vous saurez. Retenez simplement leur nom. The Octopus. C’est du rock, de la musique de voyous et ça vous décalamine les esgourdes, en profondeur. Ça vous fait oublier une sale journée, le mal aux cuisses comme le mal de dos. C’est bon pour ce que vous avez. Mais surtout cette musique vous réveille, vous fait du bien et vous fait réaliser un truc essentiel. Vous êtes vivant.

photo : fin du concert de The Octopus au milieu du public (crédit photo Hervé LE GALL. Nikon D3s, Nikkor 24-120 f4, 12800iso)

Emel Mathlouthi au Cabaret Vauban. Et l’enfant que vous êtes encore Madame…

emel-mathlouthi-au-vauban-shots-2013En 1982, j’étais à Londres pour soutenir un artiste anglais qui s’était mis en tête, rendez-vous compte, de créer un festival de musiques du monde. Non, mais franchement, quelle inconscience ! En ces années de thatchérisme agravé, comment pouvait-on imaginer intéresser le public avec des musiques venues d’ailleurs, du Maghreb à l’Afrique ? Personne ou presque. La musique était classique ou anglo-saxonne et en dehors de ces frontières, point de salut. Ainsi donc en ce mois d’octobre, j’étais à Milton Keynes bowl avec ma compagne d’alors qui allait devenir ma femme d’aujourd’hui pour nous geler les miches de concert parce qu’évidemment il pleuvait ce jour-là, de cette pluie grasse et glaçante comme seule la perfide Albion peut nous en réserver. Ce soir-là, on avait vu un putain de concert qu’on baptisa six of the best pour d’obscures raisons de droit interdisant l’utilisation du nom du groupe, Genesis. Ce soir, en avril 2013, il y a du monde pour accueillir Emel Mathlouthi. Qui est-elle ? Je n’en sais rien. Ce que je sais d’elle, c’est qu’elle est tunisienne, qu’elle fait partie de cette jeune génération qui a poussé le printemps arabe vers le sommet et que, accessoirement, elle a une voix sublime. Cette voix, découverte par hasard en écoutant un titre, une protest song (Dhalem) qui m’a littéralement sidéré. Sur Twitter, j’avais envoyé ce message sybillin : « Ne cherchez pas. The Voice, c’est elle. » Je ne le savais pas encore, mais le choc, brutal, était imminent.

Cabaret Vauban. Je papote, le cul sur le sub, avec un ami esthète parmi les esthètes, grand amateur de musiques au sens très large du terme. Sa présence, ici ce soir, côté jardin, n’est pas un hasard. Il est venu découvrir, comme souvent, en live, parce que le live, ça ne trompe pas. Les musiciens investissent la petite scène du Vauban, une petite brune que je prends d’abord pour une choriste s’installe au micro. Les premiers sons s’échappent du violon, percussions, un soupçon d’électro, un son très pop finalement et puis une voix, de ces voix sublimes qui tutoient les anges, mon Dieu, que c’est beau. Les premières minutes du concert me subjuguent à tel point que je suis incapable de bouger, de porter mon œil au viseur de mon reflex. Emel Mathlouthi chante comme d’autres parlent, avec une aisance, une grâce, une puissance déconcertantes. Et elle bouge, elle s’engage, rebelle, combative et sincère. Elle prend une baguette, se dirige vers le batteur et assène le rythme, ce que Peter Gabriel appelait the rythm of the heat, sur la caisse. On dirait une Izia du Maghreb qui n’aurait pas oublié, elle, d’être sincère et ça, le public du Vauban l’a ressenti, portant Emel Mathlouthi à bout de bras.

Désormais tout est possible. Mathlouthi assène du Bjork avec autant d’aisance qu’un Hallelujah de Leonard Cohen. Submergée par l’émotion, elle est incapable de commencer à chanter. Le public l’acclame, une spectatrice au premier rang entonne a capella : « I’ve heard there was a secret chord That David played and it pleased the Lord But you don’t really care for music, do you ? » Dans un silence monacal, accrochée à sa guitare, Emel chante, seule au monde et le public reprend « Hallelujah, Hallelujah.. » Les yeux des gens commencent à briller et l’ombre bienveillante de Jeff Buckley est sûrement là, quelque part. Emel Mathlouthi brille comme un diamant brut, excelle dans tous les registres, qu’elle reprenne un titre d’une diva pop islandaise ou un chant traditionnel tunisien. Elle a la sincérité de ces femmes combattantes, qui par les mots portent en elles des révolutions. De ces femmes, comme le dit joliment un vieil ami « dont on tombe sous la mitraille rien qu’en croisant ses yeux. » Le public du Vauban a rappelé Emel Mathlouthi, encore et encore. Elle est revenu seule pour chanter a capella une protest song sur la Palestine, dédiée à un spectateur qui, ce soir-là était seul au monde. Et puis elle a savouré son triomphe mais avec humilité, les mains sur sa bouche, peut-être pour masquer son émotion. Elle a simplement dit : « Plus de mots. » Elle a quitté la scène du Vauban sous une énorme ovation. Moi, j’ai salué et remercié Jacques Guérin. Il avait l’œil pétillant, ce regard qu’il a les soirs de très grands concerts, ici au Vauban ou à son festival du Bout du Monde, à Crozon. J’ai quitté le Vauban avec cet indicible sentiment d’avoir croisé bien plus qu’une grande voix. Une belle âme, un soupçon d’éternité qu’on désigne d’un simple mot. Diva. Dans la nuit glaciale, le poste de radio égraine des mots qui vous vont bien, Emel. Et l’enfant que vous êtes encore, Madame, me met les larmes aux yeux…

Photographie. Je dis M.

m-vieilles-charrues-benevoles-par-herve-le-gall-shots-2010La scène se passe il y a quelques années, dans le pit des Vieilles Charrues, avant un set. Je demande innocemment à cette jeune photographe dans quel mode elle travaille, elle me répond goguenarde : « En mode M tiens ! » Avant d’ajouter immédiatement, dans un éclat de rire : « Si je ramène des clichés à la maison autrement qu’en mode M, c’est l’engueulade assuré avec mon chef ! » Petite précision utile, non content d’être son chef, c’était aussi son père, un photographe professionnel. Deux excellentes raisons, donc, de ne pas contrarier le taulier. En écrivant ce billet, ce matin, j’ai bien conscience que je ne vais pas améliorer mon score auprès d’une frange de mon lectorat. Mais qu’importe, je n’écris pas pour les obtus, encore moins pour les indécrottables, mais pour ceux qui veulent avancer et surtout comprendre. Posez-moi les bonnes questions, je vous donnerai les bonnes réponses ! Demandez-moi pourquoi je travaille en mode manuel et quasi exclusivement dans ce mode. Vous avez noté le mot « quasi », ce qui signifie que si je bosse en mode M la plupart du temps, il peut m’arriver d’utiliser d’autres modes. Comme le disait mon ami Géronimi (un autre adepte de la lettre M), la seule règle en photographie c’est qu’il n’y a pas de règles. Rien n’est imposé et surtout rien n’est figé, d’autant que les appareils photo numériques apportent aujourd’hui une grande souplesse de travail. Vous rendez-vous compte du pas franchi en matière de technologie ? Allez, je sens que ça vous tente, petit retour en arrière.

Back to seventies. À l’époque les deux marques, rendez-vous compte, rouge et jaune, sont déjà là. Les reflex sont déjà très évolués, ils sont équipés d’une cellule qui mesure l’exposition TTL, through the lens, alors qu’avant, il fallait analyser la lumière avec un posemètre et les erreurs dramatiques que ça pouvait entraîner. Parce que la lumière, ça voyage vite, c’est très changeant, ça peut évoluer de manière radicale d’un point A à un point B. Alors une cellule capable de mesurer l’exposition d’un lieu éloigné, rien que ça c’était un immense pas en avant. En revanche, pour la mise au point, il fallait faire confiance à son œil et pour le reste c’était à la main. En clair, si on n’avait pas pigé l’adéquation entre l’ouverture du diaphragme et la vitesse à laquelle le rideau s’ouvre et se ferme pour exposer la pellicule, on était aux fraises ! La pellicule, quant à elle en ces temps reculés, affichait sa sensibilité à la lumière en ASA (American Standards Association), avant d’être remplacé à la fin des années 80 par la norme ISO. Bref, ASA ou ISO, c’était pareil. Quand on avait choisi de commencer à une certaine valeur, on était condamné à finir. Cela dit, avec des pellicules standards de 36 poses, on arrivait rapidement au bout. C’était comme ça avant, mais ça, c’était le avant. T’avais pas franchement le choix, ou tu comprenais comment ce bouzin fonctionnait et tu sortais du matos potable ou tu étais à côté de tes pompes. Comprenons-nous bien, je n’ai aucune nostalgie de cette époque. Je suis le premier à trouver pratique le mode autofocus (quand il fonctionne) et à savourer le fait de pouvoir commencer un travail à 100iso et de pouvoir faire évoluer la sensibilité selon le besoin. En revanche, le truc sur lequel je ne transige pas, vieille réminiscence de mon passé, c’est le mode manuel. Caprice de diva ?

Non. Pour moi, je l’ai dit et répété, quand j’ai mon Nikon D4 entre les mains, le capitaine, celui qui dit où on va et comment on y va, c’est moi. Ici pas question de ghost in the shell. Si mon viseur indique que je suis sous-ex et que je déclenche, c’est mon problème. Si je décide de bosser à f7 plutôt qu’à f2 c’est parce que je l’ai décidé en conscience. Je ne supporte pas l’idée de travailler autrement, mais encore une fois, chacun voit midi à sa porte. Je me souviens d’avoir croisé un photographe de renom qui avait, à l’époque, acheté un reflex Nikon haut de gamme et quelques optiques sublimes (toute la collection f1,4 excusez du peu). Alors que je lui demandais innocemment dans quel mode il travaillait, il avait lâché, brut de décoffrage : « en mode programme. Maintenant les appareils sont assez évolués pour se démerder à produire une image correcte alors je vois pas pourquoi je continuerais de m’emmerder avec tous ces réglages ! » Et pourtant ce gars venait de l’argentique, mais il avait fait son choix et je ne lui jette pas la pierre. Encore une fois il n’y a pas de règle et l’aristocratie du mode M est une foutaise, ça n’existe pas. On n’a pas à se sentir meilleur parce qu’on utilise le mode manuel, de la même manière qu’on n’a pas à se sentir inférieur ou à développer un complexe d’infériorité parce qu’on utilise un mode semi-automatique. Récemment un photographe m’a demandé si j’utilisais le mode iso automatique. J’ai d’abord cru à une blague ou une ironie de second degré, mais non, la question était sérieuse. Mon interlocuteur ne comprenait pas comment il est possible de réaliser un cliché en mode manuel dans des conditions de lumière changeante comme le concert. En fait je pourrais volontiers retourner la question, tant pour moi (j’insiste sur le moi), il n’est pas possible de réaliser un bon cliché en concert en étant en priorité ouverture (ou vitesse). Est-ce pour autant que je conseillerais à un photographe débutant d’utiliser le mode M ? Sûrement pas.

Vous êtes débutant photographe et vous voulez un conseil ? Pas de complexe, utilisez le mode programme et la sensibilité automatique. Tous les reflex numériques d’aujourd’hui savent faire ça. En revanche, appliquez-vous au cadrage, prenez votre temps. Comme le disait François Truffaut dans « La nuit américaine » attachez-vous d’abord à rendre beau ce qui apparait à l’écran. N’hésitez pas à essayer, à tester des cadrages audacieux, à exercer votre regard, votre esthétisme, et surtout n’ayez pas peur des autres. Personne n’ira mettre le nez dans vos données EXIFS pour savoir dans quel mode ou avec quels réglages vous avez shooté. Le seul truc important, au risque de me répéter, c’est que l’image soit jolie et qu’elle vous plaise, à vous. Le reste suivra naturellement. Un jour ou l’autre vous ferez la gueule en regardant un cliché, vous vous direz que vous auriez bien aimé, tout compte fait, que le sujet d’arrière-plan soit aussi net que celui du premier plan, vous réaliserez que le mode priorité ouverture à f2 n’était, finalement, pas une si bonne idée. Vous essayerez de tout débrayer, de passer en roue libre. Libre. Le mot est lâché. Le mode M c’est exactement ça, un sentiment de liberté. Et quand vous y aurez goûté, à cette liberté, je veux bien parier que vous ne pourrez plus jamais vous en passer.

• photo : Mathieu Chédid aka -M- au concert des bénévoles des Vieilles Charrues en novembre 2010. Nikon D3s, 1600iso, f2,8 1/125e, 200mm, mode manuel. Crédit photo : Hervé « harvey » LE GALL photographe.

• cet article est dédié à une jeune photographe qui depuis est devenue une grande. Et à son père, qui lui a tant appris.

Choisir son matériel photo. C’est par l’optique que passe la lumière.

catherine-ringer-fete-du-bruit-2012-par-herve-le-gall-shotsSi vous pensez qu’un reflex à 6000€ va vous rendre meilleur photographe, ouvrez plutôt un livret A. Oui, j’ai écrit ça il y a quelques jours sur Twitter un matin où, comme David Vincent, je cherchais un raccourci (clavier) que jamais je ne trouvai, déclenchant au passage les réactions en chaîne habituelles dont un commentaire acide-amer, du genre c’est çui qui dit qui y est, arguant que je possède moi-même un boîtier à 6000€. Dont acte. Précision d’importance, histoire d’amener de l’eau au moulin de mon contradicteur, je ne me contente pas d’avoir un Nikon D4, j’ai aussi un Nikon D3s, ce qui m’amène à préciser pourquoi j’ai deux boîtiers, l’un de travail, le second de backup, comme la plupart des photographes professionnels qui utilisent leur matériel de manière intensive, sur tous les terrains, par tous les temps. Dans ce contexte, le photographe a besoin d’un outil polyvalent, solide, capable d’encaisser des sessions longues sans broncher, ce qui explique que les pros équipés en Nikon utilisent majoritairement du D3s ou du D4. Voilà pour le chapitre « pourquoi j’utilise un D4 ? »

Mais revenons à nos moutons et à mes histoires de livret A. Est-ce que je conseillerais volontiers à un photographe (amateur ou pro, peu importe) d’acheter un Nikon D4 ? Sans blague, c’est vraiment une question ? Comment ne pas conseiller d’acheter ce boîtier qui est la quintessence même du reflex numérique ? Un must. Je dirais à mon interlocuteur que c’est, à mon avis, le meilleur reflex du marché, que ses qualités justifient son prix public et que ma foi, hein ? On n’a que le plaisir qu’on se donne. Pour appuyer ma parole d’expert, j’ajouterais que son seul travers c’est son poids de mammouth et que la prise en main, la maîtrise de cette petite usine n’est pas à la portée du premier venu. Sinon, Nikon D4 vaut le prix qu’on y met, indubitablement, en étant beaucoup plus qu’un appareil photo numérique, c’est une merveilleuse machine de traitement de l’image. Peut-être pas le boîtier idéal pour partir en vacances ou faire des photos de famille le week-end. Parce que voyez-vous, il faut quand même relativiser. Ça fait beaucoup d’argent si on en n’a pas vraiment le besoin, ça ne permet pas, sous le seul motif que c’est un D4, d’obtenir nécessairement de meilleurs clichés.

Sortons la calculette. Sachant qu’un Nikon D4 vaut aujourd’hui 5509€ (source La Boutique Photo Nikon) boîtier seul, que sur un reflex de ce calibre il est fortement conseillé de loger un caillou de qualité (comprendre Nikkor), par exemple un zoom trans-standard Nikkor 24-70 f2,8 (1849€), mon budget s’élève donc à 7358€. Comme disait ma grand-mère, c’est pas une somme que tu trouves sous le sabot d’un cheval. Quand on connaît l’importance de la qualité d’une optique, je me dis que à tout prendre, si je devais conseiller à un photographe souhaitant s’équiper en partant de rien, avec dans la poche un budget de 7000€, je n’aurais pas l’ombre d’une hésitation. Le nouveau fullframe d’entrée de gamme Nikon D600 présente une liste de specs tout à fait cohérente pour un prix inférieur à 2000€, ce qui nous laisse de la marge, compte tenu du budget, pour taper dans la gamme Nikkor. Par exemple un 16-35 f4 (1199€), un 24-120 f4 (1199€), un 70-200 f2,8 VRII (2389€) et il reste encore quelques euro pour acheter une bonne carte mémoire et une batterie supplémentaire. Voilà. D’un côté un boîtier pro qui risque d’être surdimensionné pour une utilisation modérée, de l’autre un excellent reflex et un panel d’optiques polyvalentes, pour tout couvrir de 16mm à 200mm avec des optiques d’excellente qualité, voire même un cran au dessus pour le 70-200 f2,8 VRII. Tout est une question de choix et de budget.

Pour conclure, laissez-moi vous conter une histoire (vraie) que m’a rapporté un vendeur spécialisé dans le commerce de matériels photo. Un jour, un industriel fortuné passe la porte du magasin, il est pressé, il veut acheter un appareil numérique et il veut le meilleur appareil du marché. Un des ses amis possède un Leica « et il paraît que c’est très bien ? » Du velours pour le vendeur qui sort le grand jeu et vend illico un ensemble Leica M9. Quinze jours plus tard, le client revient de vacances, complètement dépité. Il affirme qu’il a fait moins de bonnes photos avec ce Leica qu’avec son iPhone. « C’est pas un truc pour moi, ça » dit-il au vendeur avant d’ajouter que son iPhone, c’est simple d’utilisation, on l’a toujours sur soi et qu’en plus avec « on peut aussi téléphoner ». Le Monsieur a revendu son Leica M9 et il a gardé son iPhone. Si j’avais été vendeur, est-ce que j’aurais vendu un Leica M9 ? Pas sûr (mais je ne suis pas un bon vendeur). Quels que soient vos besoins photo, pensez d’abord à mettre le matériel que vous utilisez en adéquation avec vos réels besoins. Posez-vous les bonnes questions avant de choisir quoique ce soit et souvenez-vous toujours d’une règle élémentaire. C’est par l’optique que passe la lumière. Alors si vous devez privilégier A- un reflex haut de gamme avec des optiques minables ou B- un reflex d’entrée de gamme avec de belles optiques performantes, n’ayez pas l’ombre d’une hésitation. Réponse B. Et souvenez-vous aussi d’une chose et pas des moindres. C’est toujours votre regard qui aura le dernier mot.

• photo : Catherine Ringer, fête du Bruit dans Landerneau (août 2012). Crédit photo Hervé LE GALL (Nikon D4, Nikkor 70-200 f2,8 VRII)

Le premier devoir du photographe c’est de savoir ce qu’il ne doit pas montrer.

jeanne-moreau-etienne-daho-le-quartz-brest-par-herve-le-gall-2010Je vois passer un article sur un site people à propos de photographies de Beyoncé, prises lors de sa prestation au récent superbowl où la star américaine n’est pas à son avantage, pour reprendre un propos politiquement correct couramment usité outre-atlantique. Non en fait, le mot utilisé, la terminologie originale in english in the text, qui n’est pas sans me faire sourire, qualifie les clichés de « unflattering », en clair peu flatteuses. Se posent alors de nombreuses questions. Quelle est la responsabilité du photographe ? Peut-on tout montrer ? Un artiste ou une production peuvent-il invoquer un droit de retrait de clichés qui ne véhiculeraient pas l’image souhaitée ?

J’ai dans ma besace de nombreux souvenirs sur le sujet. Le plus récent concerne un artiste français avec qui j’ai un relationnel très cordial, c’est la raison pour laquelle je tairai son nom. J’ai eu l’occasion de le photographier sur scène et en dehors de la scène, à sa demande par ailleurs, ce que je fais assez rarement. Il avait souhaité voir les clichés sur l’écran LCD, et j’avais accepté de lui montrer une preview, ce que je ne fais là, pour le coup, radicalement jamais et si j’ai un conseil à vous donner, ne faites jamais ça. Comme le zicos était d’une humeur de chien, il m’avait sévèrement taclé en hénnissant que sur mes clichés il avait une tête de vieux. Comme il ne faut pas trop me chercher, j’avais répliqué sèchement : « si tu as une tête de vieux, c’est peut-être parce que tu l’es ! Vieux ? » Ambiance. Fin de l’histoire. Les photos ont été publiées et le gars en question, lorsqu’il m’a revu, six mois plus tard, s’est épanché sur la qualité de mes clichés. Pas rancunier mais un peu chiant quand même. Un bon photographe ne montre que les photos qu’il aime, c’est même à ça qu’on le reconnaît. C’est pour ça que je déteste devoir soumettre mes clichés à l’approbation d’une prod, être jugé par des gens qui n’ont aucune esthétique, ça me fait doucement marrer. Bien sûr il y a des exceptions. Quand la prod d’Étienne Daho valide treize clichés sur les vingt que je lui présente, je prends la mesure, je savoure. En revanche quand une manageuse fait le tri des mes clichés en six secondes montre en main, en sélectionnant quatre et en me disant « ne vous plaignez pas, habituellement la plupart des clichés passent au classeur américain* ! » J’ai juste envie de lui foutre mon D4 dans la gueule, en la traitant de connasse, ce que je ne fais pas parce que je suis un gentleman et que mon D4 vaut mieux que ça. Alors pour répondre à la question de savoir si une production peut invoquer un droit de retrait, la réponse est oui. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder quelques clichés de la pauvre Beyoncé au superbowl et de se dire qu’elle mérite mieux que ça.

Mais j’en reviens à la responsabilité du photographe, peut-être simplement lié à son talent ? Peut-on tout montrer ? Bien sûr, tant que c’est bon, tout va bien. Je me souviens d’une discussion de fin de soirée avec deux artistes en sirotant ma limonade d’après concert. Le premier disant au second : « le talent d’Hervé, finalement, c’est de me montrer toujours plus beau que je ne le suis en réalité ! » Beau ? Comme disait ce cher Oscar Wilde (qui adorait se faire photographier), la beauté est dans l’œil de celui qui regarde. Récemment, un autre artiste m’a dit : « Toi, tu as capté ma gueule… » Non. L’histoire n’est pas de montrer les gens plus beaux qu’ils ne le sont ou de capter leur gueule. Tout le truc, finalement, tient dans ce qu’on montre. Un cadrage, un instant, un regard, la naissance d’un sourire, tout cela c’est le travail d’avant ce moment décisif ou pas de l’index qui appuie sur ce putain de déclencheur. Souvent dans l’urgence, le bruit, la fureur. Le travail c’est aussi après, dans la quiétude de la post-prod et le verdict. La responsabilité du photographe, elle est là, maintenant et son talent aussi. Savoir shooter, c’est une chose, mais savoir choisir ce qu’on va montrer, ça… C’est l’éternel adage « montre-moi les clichés que tu montres et je te dirai quel photographe tu es… » L’insulte suprême, pour n’importe quel photographe, c’est justement de réaliser que son modèle s’est senti insulté, blessé, sali, caricaturé, enlaidi. Pire encore. Voir ses clichés qualifiés de unflattering, c’est la loose. Avec deux O.

• photo : Mademoiselle Jeanne Moreau et Etienne Daho au Quartz, scène nationale de Brest, novembre 2010. Crédit photo : Hervé LE GALL photographe

La photographie argentique serait-elle le chaînon manquant de la photographie numérique ?

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Il m’est arrivé un truc étrange. Figurez-vous que ce week-end je couvrais un nouveau festival à Brest, un de ces petits festivals comme je les aime, concoctés par des passionnés, la fine équipe des allumés de Penn ar Jazz. Au programme du festival bien nommé Désordre, des concerts ressemblant autant à des happenings mêlant musiques improvisées et chorégraphie, le tout dans un Mac Orlan entièrement repensé, reconstruit, habillé de verre et d’acier, beau comme un sou neuf de l’autre côté du pont de Recouvrance, rive droite, autant dire au bout du monde mais à une encablure de tramway. Ainsi donc je me retrouvais dans cette salle au confort cosy, dotée d’un bien joli plan de feux et d’une acoustique king size. Je l’ignorais mais j’allais vivre pendant deux jours des émotions musicales et visuelles incroyables mâtinées de complications techniques gratinées.

Premier concert qui donne le la, si j’ose dire. Une contrebasse qui joue en sourdine, tandis que dans le fond un musicien s’escrime à tirer des souffles de ses boîtes à rythme. Un danseur évolue, tout en circonvolutions. Voilà pour le tableau. Du côté de l’image, il y aurait mille clichés à réaliser, tant dans la beauté des gestes, la grâce de la chorégraphie et bien sûr les musiciens, la merveilleuse alchimie de l’image servie par des lumières élégantes, seulement voilà. Oui, mais… Faire des clichés dans un silence quasi monacal, c’est pas une sinécure. Au mieux, vous devenez la cible de tous les regards de spectateurs prêts à vous clouer au pilori au moindre soupçon de déclic, au pire vous importunez les artistes et ça, c’est le scénario catastrophe. Je me souviens du régisseur d’une artiste (dont je tairai le nom) qui m’avait prévenu : « si elle entend le bruit de votre déclencheur, si elle repère votre présence et s’en agace, croyez-moi, je préférerai être dans mes pompes que dans les vôtres. » Vous, fidèles lecteurs de Shots, savez ce que je pense du respect du public et des artistes, sinon vous pouvez toujours relire les dix commandements. Bref, c’était l’angoisse. Inutile de préciser que j’avais activé le mode Q de mon Nikon D4, mais même en mode silencieux, c’était encore trop bruyant. Comme me le disait un ami photographe à l’issue du concert, même avec un Leica c’était pas jouable. Les puristes apprécieront…

Est-ce que ça m’a empêché de faire des clichés et d’être heureux ? Bien sûr que non, bien au contraire. J’ai fait très peu de clichés et quand je dis très peu, c’est vraiment rien de le dire. Par exemple, sur le set de Giovanni Cedolin (danseur) et Guillaume Roy (violon), j’ai réalisé sept clichés. Sept. À dire vrai, j’ai eu l’impression d’être revenu quelques années en arrière et d’avoir travaillé en argentique, avec ce tempo, cette respiration retrouvée et je n’hésite pas à dire que ces contraintes, finalement, m’ont bien servi. Je dois même à la vérité de dire que je n’avais pas produit un travail de cette qualité depuis très longtemps. Des cadrages au cordeau, des mesures d’expo parfaites, des compositions ravissantes et un taux de déchet quasi nul. Le parallèle avec la photo argentique sonne presque comme une évidence. Déclencher comme si sa vie en dépendait, attendre que le son s’amplifie, jauger que son niveau sera suffisant pour masquer le bruit du miroir qui remonte et s’immobilise, maintenir le déclencheur de Nikon D4 et attendre le moment opportun pour laisser le miroir s’abaisser, glisser doucement dans ce bruit mat et caractéristique, comme une libération, puis observer que personne ne m’a repéré. D’ailleurs, comme une récompense, un musicien présent dans la salle a confirmé mon action discrète dans un sourire « Ah ? Hervé ? Tu étais là ? Tu as fait des clichés ? Je ne t’ai pas entendu ! » C’était étrange, comme expérience, un peu angoissante mais très enrichissante. Il reste les clichés, des traces de ces moments d’exigence. Je suis convaincu des bienfaits de la photographie argentique et je conseillerais volontiers à tous les photographes de faire une pause argentique, eux aussi, de temps à autre. Le temps d’une promenade, d’un week-end, le temps de construire une image comme de se reconstruire soi-même, de retrouver ce tempo comme de se retrouver, cette respiration intérieure dont j’évoque désormais si souvent l’omniprésence chaque fois que j’embarque avec moi mon F1, mon vieil ami de trente-cinq ans pour aller cramer une pellicule. J’ai souvent écrit que l’argentique me semblait un retour nécessaire aux fondamentaux de la photographie, je pense qu’au delà de l’aspect technique, ce mode photographique, désormais vintage, permet aussi au photographe d’être prêt à assumer plus sereinement des situations complexes. Comme une thérapie, en quelque sorte. Apprendre à rester zen, en se disant que, quoiqu’il arrive, de toutes façons, il reste encore trente six poses à venir. La photographie argentique a encore, indubitablement, de beaux jours devant elle, comme un complément, un chaînon manquant au processus photographique numérique.

• photo : Giovanni CEDOLIN (danse) & Guillaume ROY (violon). Festival Désordre, Mac Orlan Brest, crédit photo : Hervé LE GALL

Deux ou trois bonnes raisons d’arrêter la photo de concerts en 2013.

mathieu-boogaerts-au-vauban-2003-par-herve-le-gallPutain ! Dix ans. C’est long, dix ans, mine de rien. Dix ans à arpenter les salles de concerts, à croiser des ombres, à user mes fonds de culotte dans les fosses. Dix ans à crapahuter par tous les temps (et souvent les sales temps) dans tous les festivals du coin et d’ailleurs. J’en ai vu des vertes et des pas mûres (et souvent des pas mûres), des groupes inconnus qui le sont restés, certains qui auraient dû le rester, d’autres enfin qui promettaient et qui sont devenus des calibres. Des artistes qui, malgré le succès, sont demeurés des gens simples, humains et abordables, d’autres qui ont pris le melon, le boulard comme on dit et qui sont devenus aussi insupportables dans la vie qu’inécoutables en live. J’ai croisé des producteurs, j’ai cotoyé des tourneurs, des gens que je respecte, ouais, j’ai rencontré des tas de gens biens dans ce milieu très cloisonné, très fermé mais je suis resté au fond ce passager qu’évoquait les Stooges, qui traverse la nuit (la cinquième, évidemment), sans trop s’arrêter, sans trop se faire remarquer, plutôt discret. Dans ce milieu du spectacle, je n’ai pas d’amis, à quelques très rares et très notables exceptions.

C’est plus comme avant, en dix ans le monde en général a changé et le monde de la musique en particulier n’a pas échappé à l’effroyable rouleau compresseur. La crise du disque est passée par là, comme une espèce de conjonction avec comme dénominateur commun le numérique. La musique et les images se sont mises au diapason du binaire et se sont diluées, désagrégées et par voie de conséquence diffusées allègrement et gratuitement sur le média internet. Les chiffres de vente de l’industrie musicale se sont littéralement effondrés, entraînant des réactions en chaîne cataclysmiques. Les groupes et les artistes qui le pouvaient ont fait du live, espérant glaner dans les salles de concerts les subsides qui ne tombaient plus dans la vente de disques. Parce qu’un disque ça se copie mais une sensation en live, c’est inimitable. Alors le prix des concerts a commencé à flamber et pour les festivals, la vie n’avait plus rien d’un long fleuve tranquille. Du côté des photographes, le développement du numérique a engendré toute une génération spontanée et difficilement identifiable de nouveaux photographes, avec comme conséquence un afflux de demandes d’accréditations conséquent. La réaction des prods, devant cette pléthore d’offres, a été de devenir de plus en plus exigeante : limitation du nombre de titres (les sinistres trois premiers titres sans flash), signature de contrats, conditions de prises de vues drastiques et bien sûr limitation du nombre de photographes ou accréditations payantes, ce dernier point suscitant des dégâts collatéraux parmi les professionnels, furieux à l’idée de devoir payer pour bosser. Ah ! On était bien avant, hein Tintin ?! Au début des années 2000, tout seul avec son petit boîtier argentique, quand on venait taper des clichés pépère au Vauban. Mais ça, c’était avant.

Plus de photographes, ça veut aussi dire plus d’offre, plus de clichés sur le marché et une presse dont les ventes dégringolent à un rythme soutenu. Plus de clichés, souvent refilés gratos par des photographes amateurs tout heureux d’avoir obtenu une entrée, qui peuvent même parfois accéder au backstage et, bonheur ultime, côtoyer les vedettes, gratter un autographe, offrir des photos pour la promo du groupe en échange d’une citation au mérite, d’une mention de copyright accordée comme l’ultime récompense (alors que cette mention est légalement obligatoire) et une petite flatterie à l’égo qui ne fait jamais de mal par où que ça passe. Le lendemain, ces photographes d’un soir retourneront paisiblement à leurs occupations professionnelles sans trop se soucier, finalement, d’une profession qui elle se meurt lentement. Le numérique, la crise du disque ont mis à mal un paquet de gens dans cette profession et pas seulement des photographes. L’angoisse de la salle vide, je connais. Je l’ai partagée avec des producteurs, contraints d’annuler un concert faute de résas, la mort dans l’âme. Et je ne parle même pas de concerts qui se sont joués devant une poignée de spectateurs. Il faut, dans ces cas-là, avoir un singulier sens de l’humour, quand on est producteur ou tourneur ou être fataliste et se dire que demain sera un autre jour. Les tourneurs que j’ai croisés ont souvent ces deux qualités. Moi, je me connais, je n’aurais pas pu. Bref, plus de photographes ça te tue le photographe. Sans parler des conditions de prise de vue où on se retrouve tassés les uns sur les autres dans des fosses minuscules, quand on n’est pas cantonnés à un endroit précis pour ne pas gêner sa Sainteté l’artiste qui exige d’être photographié uniquement en noir et blanc et sur son profil droit. Bosser dans ces conditions là ? Non, sans façon, merci. C’est plus comme avant, d’ailleurs rien n’est plus comme avant, je le dis sans amertume aucune. Et puis, à un moment donné, il faut bien parler de gwennegs, de sous, de monnaie. Ça ne rapporte plus un rond d’aller faire des photos jusqu’à pas d’heure et pour le photographe pro qui souhaite s’équiper d’un matos de bon aloi ça coûte de plus en plus cher, ce matériel numérique dont la pérennité ne va guère au delà de deux à trois ans. Amortir un investissement matériel de cinq à dix mille euro, sur un délai de trois à cinq ans, en vendant des clichés à 18€ HT la pièce, je ne vous fais pas un dessin. Ite missa est.

Voilà. Pour moi, la photo de concerts, c’est fini, je tire ma révérence. J’ai fait le tour du sujet, si je puis dire. J’ai ramené quelques clichés, travaillé sur pas mal de scènes, croisé des gens uniques et pas seulement sur scène mais aussi au cœur de tout ce petit monde qui fait du spectacle vivant ce qu’il est. Des producteurs, des tourneurs, des managers, des ingés-son, des lighteux, des roadies, des backliners. Je n’ai jamais fait le pied de grue devant une loge, jamais profité de mon job pour gratter un autographe ou un petit privilège, et j’espère ne jamais avoir emmerdé le public. Ouais, j’ai fait le tour des tronches, des visages, des figures et à l’exception notable de quelques gueules dont je ne me lasserai définitivement jamais, je dois à la vérité de dire que les concerts, ça va, j’ai déjà suffisamment donné. C’est fini, je rends mon tablier. D’abord et surtout parce que ça ne m’amuse plus et chez un épicurien comme moi, le plaisir est un élément prépondérant, un paramètre vital. D’ailleurs je ne pense pas qu’on puisse faire des photos en faisant la gueule, en étant aigri, mal dans ses pompes. Les photos ressemblent à leur auteur, elles sont le reflet d’une âme, alors si c’est aller faire des photos en trainant des godasses autant rester à la maison boire une tisane avec maman. Est-ce pour autant qu’on ne me verra plus jamais dans une salle de concerts ou dans le pit d’un festival, évidemment non. Je vais continuer à fréquenter les endroits où la musique est bonne et me porte avec ce plaisir indicible de l’œil et de l’oreille réunis. Je vais continuer à faire des clichés de jazz à Vauban et de temps en temps je n’oublierai pas d’aller taper la bise à mes potes du Run ar Puñs de Chateaulin où les filles sur le dance floor sont belles et chaudes comme des baraques à frites. Et puis deux ou trois festivals avec mes potes, les Vieilles Charrues en juillet, la Fête du Bruit dans Landerneau en août, Atlantique jazz festival en octobre. Et un concert ici et là, de temps en temps, pour le plaisir. Du plaisir. C’est la seule bonne raison qui me poussera désormais vers une salle de concerts ou vers un festival. Et puis merde, il y a une vie après les concerts et dix ans, c’est long. Des projets, j’en ai plein ma besace. Tant que je vivrai, j’aurai d’autres éternités de l’instant à capturer et d’autres mots à écrire.

• photo : Mathieu Boogaerts au Cabaret Vauban, il y a dix ans, en janvier 2003.

Dix clichés du Vauban pour Emmaüs. Un petit quelque chose pour une grande idée.

dix-cliches-pour-emmaus-par-herve-le-gall-shots-cabaret-vauban-2012Devant toute humaine souffrance, selon que tu le peux emploie-toi non seulement à la soulager sans retard, mais encore à détruire ses causes. Tout était dit et bien dit par un certain Henri Grouès, un simple abbé qui se faisait appeler Pierre. Il y a six ans, Miossec avait donné deux concerts restés à ce jour dans les mémoires de celles et ceux qui avaient la chance, le privilège d’être présents ce soir là au Cabaret Vauban. Deux concerts donnés au profit d’Emmaüs, deux sets foutraques et débridés, avec un Miossec au sommet de son art. Ouais. Inoubliables. Sur un coup de tête on avait décidé, avec Charles Muzy, le taulier du Vauban, de marcher dans les pas de Miossec et de mettre dix clichés à la vente au profit d’Emmaüs et ça avait plutôt bien fonctionné. En trois jours on avait tout vendu et on avait glané quelques gwennegs sonnants et trébuchants. En retour, les compagnons d’Emmaüs nous avaient offert une assiette. Une assiette, tout un symbole.

Six ans ont passé. L’abbé Pierre a rejoint son eden, sans l’ombre d’un doute, le droit au logement si cher à son cœur n’est encore qu’une vague utopie, en revanche la souffrance humaine est toujours là. Les compagnons d’Emmaüs sont là, eux aussi, à travailler sans relâche. Comme toutes les bonnes idées qui naissent à pas d’heure après les concerts au Vauban, tard dans la nuit, on s’est dit avec Charles qu’on allait remettre le couvert, histoire de ressortir nos assiettes. Dix clichés, une expo (que vous pouvez voir actuellement dans la brasserie du Vauban) et une vente de clichés rares, voire inédits. De Miossec à Dominique A. en passant par Tiersen, de Daniel Darc à Roy Haynes, de Charles Gayle à Archie Shepp, de Ruyter Suys à Olivia Ruiz j’ai sélectionné dix photos de concerts qui m’ont marqué et qui ont fait vibrer le public du Cabaret Vauban. Et puis, comme un clin d’œil au passé, la dixième photo réunit Christophe Miossec et Jane Birkin dans la mythique chambre 206 de l’Hôtel Vauban, à l’occasion du tournage d’un clip vidéo, pour un flirt avec toi.

Voilà. On espère faire aussi bien qu’il y a six ans. Ramener des sous, un petit quelque chose (ou plus, ça va dépendre de vous), avoir le sentiment d’avoir agi, ensemble. Et surtout, se souvenir des belles choses, des bons moments passés dans cet endroit, le Vauban, qui n’existe qu’ici, à Brest, au début du monde. Alors si vous voulez vous faire plaisir, voire si vous voulez faire plaisir à l’un de vos proches, faites vite, Noël approche à grands pas et cette édition est (très) limitée. Pour en savoir plus ou commander vos tirages, rendez-vous sur notre boutique en ligne www.cinquiemejour.com.

Merci de votre soutien.

Tristan Nihouarn, Alain Bashung et Jean Fauque. Petits mensonges entre amis.

nihouarn-fauque-bashung-au-vauban-2012On m’a vu dans le Vercors, sauter à l’élastique, voleur d’amphores au fond des criques. Il y a des mots comme ça, qui restent à jamais gravés dans ma mémoire. Finalement je crois que ce qui aura fondamentalement influencé de manière radicale ma vie, c’est la délicatesse des mots et la douceur des images. Délicat et doux, c’est le souvenir que je garde pour toujours d’Alain Bashung, oui je dis bien Alain Bashung, en prenant le soin de poser ce prénom devant son nom désormais inscrit pour toujours et à jamais au panthéon de la chanson française. Ma première rencontre, en 2004. Le choc visuel. Ce qui n’était qu’une vague image télévisuelle prenait subitement une réalité, du relief, au festival Art Rock où j’avais embarqué un peu par la grâce du hasard, voyageur sans bagages, passager clandestin, voleur d’images. Bashung. La gifle, sèche, sans préavis. De celle que tu n’oublies pas. On s’était revus, moins de deux mois plus tard, à Kerouac, une scène au nom prédestiné pour un voyageur, non ? C’était l’époque où on mettait des pellicules dans le reflex et où chaque déclenchement était compté. J’avais signé ce cliché d’un Bashung accompagné d’une lueur étrange qui ressemblait bizarrement à un lézard vert qui avait donné son nom à cette photo. Voilà. Un jour j’ai appris que tu étais malade, de ce genre de voyage dont on ne revient pas. On a dansé une dernière valse au bout du monde, j’ai fait quelques clichés et j’ai quitté le pit parce que j’avais de la flotte plein les yeux. Je suis parti, j’ai marché dans la nuit et j’ai entendu ta voix qui me poursuivait, jusqu’à s’éteindre doucement. Plus tard, alors que j’étais à Carhaix avec mes potes des Charrues, un mec est entré dans la salle de concerts où on faisait les balances. Il avait les yeux mouillés. Il a simplement dit : « Bashung est mort. » Tous les mecs qui étaient là se sont figés, l’ingé son a éteint sa console, le lighteux a débranché ses automatiques et on s’est tous retrouvés comme des cons, sans trop savoir que dire. Alors on a décidé de faire une pause, on a bu un godet et même deux en parlant de toi.

Je ne t’ai pas oublié, d’ailleurs comment pourrais-je ? Mais je n’avais plus jamais parlé de toi depuis ce jour-là. Jusqu’à ce soir de novembre, froid et sec comme un coup de trique, mais sans pluie. Pour l’anniversaire du Vauban, pour se souvenir des belles choses et des jolis moments, du petit bal de la Redoute où le voyage au bout de la nuit se terminait invariablement par « la nuit je mens », le titre préféré du taulier, Tristan Nihouarn avait concocté une reprise de ton titre et avait eu l’idée et la suprême élégance d’inviter Jean Fauque, ton parolier, ton frère d’armes, ton ami, celui qui a suivi la même route que toi, avec qui tu as partagé des joies et sans doute pas mal de galères aussi. Je crois pouvoir te dire sans me tromper que ça t’aurait vachement plu, tellement que c’était beau, tellement que c’était fort et intense. Un très grand moment, une bien jolie surprise pour Charles, tapi dans la pénombre, en larmes. Moi, j’ai pas pleuré, j’avais déjà donné. Après ça, même les silences qui ont suivi, les regards échangés, sourires élégants et polis, témoignaient encore de ta présence. Tu avais envahi cette salle mythique et par la grâce de quelques potes (Tristan, Jean, Scholl, Manu, Julien, Marc, …) tu étais venu écrire ton nom dans le livre d’or de la maison, entre Ferré et Mistinguett, entre Dominique A. et Miossec. Ouais, je veux bien parier que ça t’aurait plu. Quant à moi, après ça, plus rien n’avait vraiment de sens. Je suis reparti avec mes images, j’ai traversé cette putain de ville dans la nuit noire, comme un voleur, un contrebandier. Comme un passager qui roule à travers les bas-fonds, avec dans les oreilles ces quelques mots de Jean, ton ami. Plus rien ne s’oppose à la nuit.

• photo : Tristan Nihouarn et Jean Fauque, cover de « La nuit je mens » de Alain Bashung, 50 ans du Cabaret Vauban (4 novembre 2012), crédit photo Hervé Le Gall www.cinquiemenuit.com

Tristan Nihouarn sera en concert au Cabaret Vauban le vendredi 23 novembre à 20h30. Plus d’infos sur le site du Cabaret Vauban.

Back from CharruesLand. Retour sur quatre jours de folie de magie et d’humanité aux Vieilles Charrues.

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Vous avez vu « La Grande vadrouille » avec un Louis de Funès au sommet de son art ? Dans une scène désormais culte, Stanislas Lefort, chef d’orchestre à l’opéra de Paris dirige une répétition de Berlioz. À l’issue de la répétition, il complimente ses musiciens d’un « Merci Messieurs. C’était très bien ! » avant de s’en prendre à un musicien qu’il qualifie de moyen, puis de très moyen avant de conclure que finalement c’était mauvais, très mauvais. De Funès et Bourvil me font toujours beaucoup rire dans cette comédie populaire à la française. Et puis cette propension à se dire qu’on a fait du bon travail mais qu’on aurait pu faire mieux pour finalement en arriver à la conclusion qu’on a sans doute chié son taff et qu’on va finir sa vie dans le fin fond de l’Afghanistan avec un chapeau grotesque sur la tête à élever des chèvres, ça, je vais vous dire, c’est tout à fait mon truc. C’était d’ailleurs un peu mon état d’esprit arrivé à mi-chemin du festival des Vieilles Charrues qui dure, je vous le rappelle, quatre jours. À la fin du premier jour tu es déjà fatigué et tu te demandes ce que tu es venu foutre dans cette galère pour la neuvième année consécutive et le vendredi soir tu n’as déjà tellement plus de pieds que tu es prêt à rendre les armes. Chaque matin tu vides tes cartes sur tes disques durs et à midi tu repars au combat. Et puis tu prends le rythme et ton corps s’habitue. Finalement, tu arrives le dimanche soir, l’angoisse nouée au ventre parce que tu te dis que merde, fait chier, c’est déjà fini. Petit retour nostalgique sur quatre jours de pure magie.

CharruesLand. J’aurais tant à dire sur ce festival, les zicos, les bénévoles, l’organisation, le public. Cette année, j’avais pris comme postulat de privilégier l’humain et franchement, j’ai été gâté. Les Charrues, c’est un concentré d’humanité. Ici tu croises des festivaliers qui sont venus faire la fête pendant quatre jours entre potes, la prog, les artistes, pour eux c’est du bla bla, d’ailleurs ils achètent leur pass 4 jours à Noël, comme disait le Francis, avé son accent d’Astafort « aux Charrues, l’important c’est pas les artistes c’est les Charrues ». Ils sont incroyables ces festivaliers. Tu leur dis « super héros » et ça leur suffit. J’ai vu de tout, des costumes chiadés au grand portnawak mais c’est pas grave, l’important c’est l’esprit. J’ai vu deux adorables demoiselles dans leur fauteuil (Super roulettes), j’ai passé du temps sur la plateforme H où j’ai partagé des moments délicieux avec mes potes bénévoles, ma copine R’née et mon pote Mathieu dans sa jolie joëlette carénée de course, et rien que son sourire, ça valait le détour. Et puis il y a eu les concerts.

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Finalement, la photo comme disait Forrest, c’est comme la vie et une boîte de chocolats, tu ne sais jamais sur quoi tu vas tomber. Tu te promènes pépère sur la plaine, tu entends de la musique, tu t’approches, scène des Jeunes Charrues, c’est un groupe du coin qui joue, tu montres ton pass, tu entres dans le pit, clic-clac c’est dans la boîte et tu tapes là un de tes meilleurs clichés du festival. Idem sur Grall où je photographie mes potes de Im Takt. En live, tu ne décides pas de l’image, c’est l’instant qui décide pour toi. Je croise Baxter Dury, je suis dans la foule avec un Nikkor 300mm f2,8 (putain d’optique) monté sur mon Nikon D4 (putain de reflex) et je touche du doigt la perfection définitive. Bon, bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups. Parfois tu te demandes même ce que tu es venu foutre là et je ne dis pas ça pour les deux Brigitte, qui sont à la chanson française ce que Marc Lévy est à la littérature. Enfin, les Charrues c’est comme le Sushi bar, t’es pas non plus obligé de tout manger. Il y a les plats que tu attends, comme Sallie Ford, Keziah Jones ou Kasabian où tu te dis que ça va être un régal. Pendant Gossip je suis à la fin de mon parcours, épuisé, mes avants-bras ont du mal à tenir le D4 et son modeste 70-200, je demande à mes potes de la fosse la direction de Kaboul tellement que je préfèrerais aller élever des chèvres, que j’ai l’impression d’avoir tout chié et d’être le dernier des mauvais et la suite va me prouver que finalement, non. Il y a aussi de divines surprises comme l’Ensemble Matheus dirigé par un digne héritier de Wolfgang « fucking » Mozart, un Spinosi fada, un allumé de la corde raide, un motherfucker de l’adagio qui va flamber Kerampuilh avec son alto et son regard de killer. Une cantatrice dont la voix envahit la plaine un dimanche en début d’après-midi moi je vous le dis, il fallait être singulièrement couillu pour oser un truc pareil. Et ça a fonctionné, à merveille. Oui c’est ça, Monsieur Spinosi. Vous fûtes merveilleux et on se plait à penser qu’il en faudrait plein, des barjots comme vous, pour amener la musique « classique » partout et de préférence là où on ne l’attend pas. Matheus ? C’était le concert le plus baroque and roll de cette édition 2012.

Et là vous me dites et Bob ? Bob l’éponge fut libéré et il vole désormais vers de nouvelles aventures. Quant à Bob Dylan, le sujet est clos. Ça restera pour moi un grand souvenir que ce concert de Dylan, à plus d’un titre. D’abord parce que j’ai shooté dans des conditions assez cocasses, un Nikkor 200-400 monté sur mon D4 et un monopode Manfrotto, assis sur une chaise de la plateforme H avec mon gang de copines, une couverture de laine sur la tête pour éviter le soleil qui frappait pile-poil dans mon œil gauche (celui qui vise). Bref. Je devais ramener des images, il était hors de question de zapper un moment pareil, je l’ai fait, merci R’née, merci Dan et Ronan et toute l’équipe, on s’est marrés comme des baleines et on a vécu un moment inoubliable. Après, qu’on ait mis deux minutes à reconnaître Highway 61 revisited, que Bob chantait avec une voix de bluesman fatigué, qu’il n’ait pas trop soigné son entrée en scène ou sa sortie et que ceci-celà, franchement… On s’en balance. On a vu Dylan comme d’autres ont vu le loup ou le messie et je dois encore me pincer, aujourd’hui, pour réaliser que Monsieur Bob Dylan fait partie de mon tableau de chasse, entre Peter Gabriel et Bruce Springsteen. Excusez du peu.

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Magique. Il n’y a pas d’autres mots. Magique et humain, c’est ça les Vieilles Charrues. L’occasion de retrouver mes potes, chaque année, de se dire que c’est dur, que c’est la dernière fois et puis de regarder les images, de se dire que non, finalement c’est pas si mauvais que ça, que j’ai bien fait de venir, que j’aurais certes pu faire mieux, que je pourrai toujours faire mieux et que ça sera pour la prochaine fois. Alors je me botte le cul, je me donne rendez-vous l’année prochaine, pour une dixième édition qui sera sans doute encore plus belle que la précédente. Et comme chaque année, alors que l’été se déroule paisiblement, j’attends que revienne septembre. Et dès l’automne venu, je compterai les jours qui me séparent des retrouvailles avec ma bande de frères et de cousins à la mode de Bretagne. Et de la nouvelle édition des Vieilles Charrues. Encore.

note de l’auteur : ce texte a été écrit quelques jours après les Vieilles Charrues et avant le décès de Jean-Philippe QUIGNON, co-Président du festival des Vieilles Charrues à qui je dédie l’ensemble de mes clichés de l’édition 2012, en particulier ceux de l’Ensemble Matheus, un concert qu’il portait tout spécialement dans son cœur.

• merci spécial à Nikon Pro services et à Nikon France pour leur soutien indéfectible.

voir les photos des concerts des Vieilles Charrues 2012 sur Cinquième nuit