Nikon D3s. C’est pas parce qu’on n’a rien à dire…

nolwenn-korbell-vauban-2011
Dingue. Dix jours que j’ai pas écrit un mot. Dix jours que, finalement, je n’ai RIEN à dire. Je reçois des emails de protestation de lecteurs de Shots. Ben alors ? Depuis que tu as un D3s t’as plus rien à dire, Harvey ? Eh bien t’es pas tombé loin mon ami… Bon, bien sûr, je pourrais faire comme un paquet de blogueurs, avec la vieille recette du pompage de billets. Savez-vous que d’après machin, Canon s’apprêterait à sortir un boîtier de 42 millions de pixels avec génération automatique de flux vidéos en format RAW natif ? Si, si, c’est ma belle-sœur qui lit régulièrement un site de rumeurs qui me l’a dit. Non franchement, pomper du flux pour soigner mon ego et enrichir mon flux RSS ? Pas pour moi. De toutes façons, mon ego, aussi rikiki soit-il, se porte bien sans relayer toutes les conneries du net. De vous à moi, je lis très peu les blogs, surtout les blogs de photographes. Un photographe c’est là pour faire des photos, pas pour écrire du bla-bla, à quelques très rares exceptions prêts, suivez mon regard. À l’affirmation “j’aime beaucoup ce que vous faites, Monsieur Le Gall !” toujours éviter de répondre “oui j’aime aussi beaucoup ce que je fais” ça ne passe pas. Bon, où en étais-je ? Ah oui c’est ça. Vous avez raison, chers lecteurs et lectrices assidûs de Shots, ça fait une petite dizaine de jours que je n’ai pas écrit le moindre mot, enfin ici je veux dire. Ici, parce que ma vie ne se résume pas à Shots, quand même. J’ai aussi une vie en dehors de ce blog et même une vie sociale. Je ne suis pas un geek enfoui dans sa tanière devant son iMac à traquer la moindre émotion nouvelle et technologique. D’ailleurs entre nous, côté émotions et technologies photographiques, c’est plutôt demi-molle comme on dit du côté du Vauban, à Brest même. Beau temps, mer belle et calme, l’electro-encéphalogramme de l’actualité photographique est proche de zéro. On attendait un petit signe du côté de Canon ou de Nikon au CES et finalement rien, nibbe, niante. Donc on fera comme tous les ans, hein ? On attendra sagement la prochaine manif’ planétaire, je crois que c’est en février. Les sites de rumeurs feront du flux et seront relayés par des blogueurs qui n’ont toujours rien à dire. Et ne vous en faites pas. Si en février il n’y a rien, on vous donnera rendez-vous en juin puis en septembre à la Photokina. Vous voulez mon avis ? Pas vraiment sûr que quiconque annonce quoique ce soit avant l’été. Et je vais vous dire franchement. Personnellement, je m’en tamponne.

Dix jours et pas un mot. Je vous ai dit que j’ai acheté un Nikon D3s ? Oui, bien sûr que je vous l’ai dit. Je l’ai reçu il y a dix jours. Un D3s avec un 70-200 2,8 VRII et ce fameux Nikkor 24-120 f4. Et justement ce matin j’ai reçu mon flash SB 900. Bon, le flash pour un photographe de concert, c’est comme le parapluie au Sahara, pas vraiment le genre d’accessoire très utile et même carrément honni, interdit, dont l’utilisation est prohibée. Mais en dehors de la scène, pour “déboucher les ombres” comme disait je ne sais plus quel photographe qui avait sans doute envie de se la péter, en éclairage d’appoint, un flash c’est quand même drôlement utile. Je vais beaucoup bosser là-dessus, dans les mois qui viennent. La gestion de la lumière, ça me fascine. Les photographes de concerts et d’une manière générale de spectacles, de reportages, utilisent souvent la lumière qu’on leur sert, avec plus ou moins de bonheur. Avec le flash, un ou plusieurs asservis et déportés, il y a des zones d’ombres à explorer, si j’ose dire. Bref, dix jours avec D3s et je n’ai rien à dire. RIEN. Je suis apaisé, en fait. Ce boîtier, je l’ai en main, je le sens bien. Chaque fois que j’ai shooté avec D3s en concert (Eiffel en décembre 2009 puis -M- en concert privé en décembre dernier) je pensais à une scène de l’excellent dessin animé “Kuzco” de Disney, lorsque Isma la vilaine interpelle Kronk le serviteur un peu décoiffé du bulbe en lui disant : “Tu sens la puissance Kronk ?” Voilà ça fait ça, en fait, d’avoir un D3s en main. C’est sentir la puissance au bout de son bras. On oublie vite le seul défaut du D3s, son poids, surtout quand il héberge le fabuleux Nikkor 70-200. Ministère de l’homme. Vous en avez, nous aussi. Que dire de D3s ? J’entends par là, est-ce que je pourrais balancer une saleté sur ce boîtier reflex numérique ? Est-ce qu’à un moment donné je l’ai pris en défaut ? Je pourrais peut-être évoquer que 12mp c’est pas terrible par rapport à 16 (et encore moins par rapport à 21 ou à 24), qu’avec ça je peux pas faire un agrandissement au delà de 30 par 40 ? C’est une blague tout ça. À un moment donné, il faut savoir se taire, accepter les évidences. Ce boîtier est au dessus du lot. Je ne connais pas un photographe professionnel sérieux, je veux dire un photographe de terrain, qui prétendra le contraire.
jc-boccou-nolwenn-korbell-trio-vauban-2011

Non il n’y a rien à dire sur D3s ou plus précisément, il n’y a rien à redire sur ce boîtier. Comptez sur moi. Si je trouve le moindre truc qui m’agace, je ne serai pas le dernier à en parler, mais pour le moment, la vue est dégagée, comme le soleil qui darde sur Brest ces jours-ci. D’ailleurs, dès que l’occasion se présente, j’embarque mon boîtier avec moi, histoire de lui faire prendre l’air et découvrir la Bretagne (que les japonais adorent, par ailleurs). En concert, sa capacité (que j’ai largement évoquée ici-même) à accrocher le point dans des conditions de lumière désastreuses ne finit pas de m’étonner. C’est net même quand il n’y a pas de lumière. Bizarrement, j’évite de monter au delà de 6400iso, je ne sais pas pourquoi ou plutôt si, je sais. C’est une forme de pudeur en fait, comme si une petite voix me disait qu’à 12800iso l’aventure est trop facile. Bon, soyons honnête. À 6400iso, il y aura toujours plus de grain qu’à 1600, voire 800iso. Et là j’entends des voix interloquées “Quoi ? Il y a du grain à 6400iso sur un D3s ?” Il y a un léger grain, oui, mais vraiment léger, comparé au grain de malade sur certains autres boîtiers, pas la peine de vous faire un dessin. Bon, sinon le reste, tout le reste est du même calibre. Les optiques quant à elles sont solides, rien à dire sur le 70-200 f2,8 qui suit le boîtier dans toutes les conditions, une mention spéciale (je ne me lasse pas de le répéter) au 24-120 f4. Cette optique trans-standard est aussi lumineuse qu’un caillou qui ouvre à f2,8 grâce au traitement nanocristal appliqué à chaque lentille. Une optique légère, pas trop chère, une plage focale idéale grand angle, petit zoom. Seul léger travers constaté (ah ! Quand même !), un léger vignettage à 24mm et à pleine ouverture, même si pour ma part j’aime bien cet effet un peu vintage, old style sur des clichés en noir et blanc. Il faudra quand même que je teste le Nikkor 14-24 f2,8 un de ces jours, mais j’attends d’abord d’avoir vraiment fait le tour complet du propriétaire et rien qu’avec le D3s il y a de quoi explorer.

C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule, disait ce cher Michel Audiard avec la pointe d’ironie qui caractérisait son style inimitable. Dix jours sans rien écrire sur Shots et pendant ce temps, j’ai fait mentir Audiard. J’ai shooté quelques sets, dont Nolwenn Korbell Trio au Vauban, qui m’a bien scotché. Des concerts magnifiques se profilent dans les semaines qui viennent. Je vais être de retour sur le terrain, des contrées sauvages et splendides comme le Cabaret Vauban ou le Run ar Puñs, où les lumières se captent avec parcimonie et délicatesse ou encore à la Carène et son plan de feux dantesque. Dans tous les cas je sens que mon nouvel ami va se sentir à l’aise et qu’ensemble nous allons aller chercher de l’image, tout au bout de la nuit.

• photos : Nolwenn Korbell, Jean-Christophe Boccou (Nolwenn Korbell Trio). Cabaret Vauban, Brest janvier 2011 (Nikon D3s + Nikkor 70-200 2,8 VRII, 6400iso f3,2 1/250e).

Tests reflex pro Nikon D3s. Effleurer enfin l’inaccessible étoile.

louis-inge-son-vauban-2010
Je m’en souviens parfaitement, de cette image. Jacques Rosay, pilote de chasse, pilote de ligne et surtout pilote d’essai du projet A3XX qui est devenu, plus tard, Airbus A380. Je me souviens bien de son regard, du pétillant de ses yeux, après le premier essai en vol du prototype A380, nouveau gros porteur d’Airbus industries. Le vieux briscard avait retrouvé son enthousiasme de jeune pilote et sans doute des sensations oubliées. Piloter, maîtriser un engin pareil, au doigt et à l’œil, de vous à moi c’est pas donné à tout le monde. Jacques Rosay fait partie de ces pilotes mythiques, de l’étoffe des héros si chère au cœur de Chuck Yeager, grand baroudeur du ciel devant l’éternel, de ces mecs sévèrement burnés qui sont allés, un jour, chatouiller les étoiles. Mais je m’égare, si je vous parle de Jacques Rosay et de son regard d’enfant retrouvé, c’est parce que j’ai vécu hier soir une expérience similaire, toutes proportions gardées, en embarquant avec moi un Nikon D3s pour un nouveau vol d’essai, pour calibrer l’engin, maîtriser la bête avant le concert privé de -M- samedi soir à Carhaix avec mes potes du festival des Vieilles Charrues. Avec le soutien de Nikon France qui a joint l’utile à l’agréable en livrant un Nikkor 70-200 2,8 VRII sur D3s, je suis allé au Cabaret Vauban et son plan de feux intimiste taper quelques clichés dans l’ambiance cosy des concerts de mes amis de Penn ar jazz. En arrivant sur place, j’ai décidé de ne pas faire dans la dentelle, en montant la molette des sensibilités à 10000iso. Pendant le set, j’ai croisé mon ami Guy Chuiton (mon photographe officiel) qui faisait des clichés argentiques avec son boîtier Contax. Rencontre de deux mondes. J’ai allumé l’écran de contrôle arrière et je lui ai montré la mention “10000″. Il a souri. J’avais l’impression que Jacques Rosay montrait le joystick de pilotage du A380 à Chuck Yeager. Et puis chacun est reparti dans sa bulle…

Nikon D3s. Putain de reflex.
Je vais essayer de me réfréner, de ne pas paraître trop dithyrambique, sinon on va encore me suspecter de publi-reportage pour le compte de Nikon. Tiens, à ce propos, comme le soulignait avec malice un ami photographe, si Shots mangeait dans ce genre de gamelles, je ne serais pas contraint, à l’issue de mes tests, de rendre les boîtiers. Quel dommage ! J’aurais le privilège d’avoir sur mon étagère quelques boîtiers légendaires… Difficile de ne pas sortir extatique d’un shooting avec D3s, tant ce boîtier surclasse de trois têtes, à l’aise, tout ses concurrents. Tous ? Oui, tous sans exception. Nikon D3s est définitivement, à l’heure actuelle, le meilleur reflex professionnel du marché. En combinant une réactivité sans égale, je pense à cet autofocus 51 points redoutablement efficace, la qualité d’optique Nikkor (le piqué du 70-200 2,8 VRII est splendide à f2,8, sublime à f4), un paramétrage personnalisé d’une grande finesse, la capacité de shooter en mode rafale et en suivi autofocus 3D, ce boîtier sait absolument tout faire. Et puis, il y a le coup de génie de Nikon…

Hautes sensibilités. Nikon voyage au bout de la nuit.
Le coup de génie absolu de Nikon c’est d’avoir poussé le bouchon au maximum des possibilités actuelles en matière de gestion des hauts iso. Bien sûr, des gens bien intentionnés vous diront qu’on n’aura jamais besoin de faire des photos à 102400iso. Depuis que la photographie existe, les techniciens n’ont eu de cesse que d’améliorer le confort des photographes, de leur apporter des possibilités sans cesse plus étendues et ce n’est pas Monsieur Leitz et son ingénieur en chef Oskar Barnack, génial concepteur du Leica, qui me contrediraient. Donc, une fois cet argument d’une absurdité sans nom écarté, ce qui m’intéresse c’est que cette fonctionnalité proposée par Nikon sur D3s permet d’aller capturer des images là où on ne pouvait pas techniquement le faire avant D3s. J’ai en mémoire la photo de l’ours réalisée par Vincent Munier, à 12800iso, de nuit, sans un poil de grain, avec pour seule source de lumière les lueurs de la pleine lune. Hier soir, n’ayant ni pleine lune, ni ours sous la main, je me suis contenté de Louis, qui officiait (avec le brio qu’on lui connaît) à la console son du Cabaret Vauban, avec pour seul éclairage celui de la console et les diodes qui la faisaient ressembler à un cockpit d’Airbus A380. J’ai tapé deux clichés, à 16000iso, focale 140mm, 1/50e à f2,8. Un cinquantième, les puristes apprécieront ! Un cinquantième de seconde à 2,8 avec quasiment zéro lumière. Deux ou trois constats sur la netteté, sur le grain et enfin sur la lumière.

La netteté d’abord. Par quel sortilège D3s est-il capable d’accrocher un point de focus dans la quasi obscurité ? Comment l’autofocus de D3s réalise cet exploit, là où la plupart de ses concurrent patinent comme un francilien sur une plaque de verglas en décembre ? On ne le répétera jamais assez. En matière d’AF Nikon est devant, loin devant. Est-ce que l’image présente du grain ? Oui, un peu, mais pas trop. Elle est parfaitement acceptable, comprendre publiable pour un photo reporter, le reste c’est du bla bla… Enfin, D3s est un animal de nuit, capable de sublimer une once de lumière. Une truffe d’ours sous la lune comme les diodes d’une console son au Vauban. Et puis à bien y réfléchir, je me dis que la grande qualité de ce reflex, c’est qu’il apporte au photographe ce sentiment de confort et d’absolue confiance, comme une petite voix qui murmure “vas-y, je te suis et je ne te laisserai jamais tomber“. Voilà, la qualité de Nikon D3s elle est là et tout le reste est singulièrement accessoire. Au moment où j’écris ces lignes, je sais que Nikon ne peut pas fournir de D3s et par avance je m’excuse auprès d’eux d’en avoir ajouté une couche, car j’en connais plus d’un (suivez mon regard embrumé) qui vont craquer à la lecture de ces lignes. Il n’est pas de hasard. Si aujourd’hui on constate une ruée vers D3s c’est que ce boîtier numérique est capable de permettre au photographe pro de réaliser des clichés là où tous les autres sont à la ramasse. Toutes spécialités confondues ! Car D3s est aussi un reflex polyvalent, en clair il sait tout faire, en étant aussi à l’aise en studio que sur le terrain en reportage.
la-lampe-du-vauban-detail
Points faibles du D3s.
Il y a quelques années, un journaliste qui écrivait un article sur un logiciel que j’avais testé me demandait d’évoquer ses points faibles. Comme je n’en trouvais pas, il m’avait expliqué que dans un banc d’essai il faut toujours trouver un ou deux points faibles, sinon on n’est pas crédible. Alors deux choses. D’abord je ne suis pas journaliste, je suis photographe et je n’ai pas besoin de trouver des points faibles à D3s pour être crédible, sans blague. Ensuite, clairement, je ne trouve pas de faiblesse à ce boîtier. Étonnamment je l’avais trouvé lourd lors de mes premiers galops d’essai il y a un an, hier soir ça ne m’a pas frappé (mais j’ai repris le sport il y a six mois). Clairement, avec un D3s en main, surtout avec son 70-200, comme aurait dit feu ma grand mère il y a de quoi remplir la main d’un honnête homme. Le seul bémol de D3s c’est la taille de son capteur (12mp). Je ne suis pas un adepte du recadrage, pour moi le cadrage est un paramètre essentiel de la photographie, j’ai hérité ça de ma culture argentique, de mes glorieux ancêtres et héros, de Lartigue à Cartier-Bresson en passant par mon cher Larry Burrows. Et puis 12mp c’est largement suffisant pour réaliser des tirages de tailles honorables.

Non, il n’y a rien à dire sur l’évidence et Nikon D3s c’est, à l’évidence, la perfection photographique. Avec ce boîtier pro, Nikon frôle les étoiles, permet d’aller toujours plus haut, plus loin. Avec D3s le photographe pro retrouve ce sentiment de puissance, de performance, de sécurité et surtout, surtout d’absolue confiance. De repousser toujours un peu plus les limites du possible. Un peu comme lorsque Chuck Yeager, au manche de son Bell X1A, tapait le mur du son en octobre 1947 et effleurait, ce jour-là, l’inaccessible étoile…

• illustration photos : Louis, ingénieur du son au Cabaret Vauban (Brest, décembre 2010). La lampe du bar du Vauban (détail) à 16000iso.

Miossec. Brest Recouvrance, les quatre moulins, Marianne et moi.

miossec-brest-recouvrance-2010Samedi 9 octobre 2010. Je passe le pont de Recouvrance, ce qui est assez inhabituel. Quand je vais à Recouvrance, c’est vraiment que j’ai quelque chose à y faire, alors que je peux marcher rue de Siam sans d’autre but que de marcher. Le brestois (d’adoption) rive gauche que je suis ne traverse jamais la Penfeld sans une raison valable, même si j’ai le sentiment que les choses vont changer dans les années à venir, en particulier grâce au tram qui va relier la ville de part en part, lui (re)donner du souffle, lui insuffler une nouvelle énergie, notamment en aménageant le plateau des Capucins. J’aime bien Brest, à dire vrai. Donc me voilà à la mairie annexe des Quatre moulins, sur la hauteur de Recouvrance, où l’on inaugure des fresques murales à la gloire de la ville, du Brest même qu’on aime, de l’arsenal, des valeurs qui ont tenu cette ville vivante au fil du temps, même sous les bombes. Ici c’est Brest, ville debout. Pour l’occasion des enfants viennent réciter des haïkus, petits poèmes courts, odes à la gloire de leur ville, quelques instants de grâce à peine couverts par le bruit des voitures qui passent, parce que fresques ou pas, Brest continue de respirer. Et puis direction la mairie, où nous attend Miossec dans la salle des mariages, ça ne s’invente pas. Christophe Miossec, le parrain des fresques, qui va donner un mini-concert avec Manu Lann Huel, est un peu fébrile, comme d’hab’. Sous l’oeil bienveillant d’une Marianne côté jardin et côté cour du portrait en pied d’un gars dont le nom m’échappe, Miossec va nous offir un mini set, simplement accompagné d’un piano. La foule envahit la salle, discours express et plein d’humour de François Cuillandre, maire de Brest, qui nous assure que oui, les travaux du tramway finiront bien un jour ou l’autre. Dans un silence monacal, Miossec nous livre “Je m’en vais” suivi de deux titres de circonstance, un “Brest” dont les paroles résonnent d’une émotion particulière en ce lieu et puis “Recouvrance” comme une évidence, un titre qui a une saveur particulière, chargée de tant de choses, de souvenirs tenaces quand il est chanté ici-même. Applaudissements nourris, petit impair du maire adjoint de Brest qui propose aux invités de prendre un pot en attendant Manu. Erreur stratégique élémentaire, on ne propose jamais à un brestois de boire un coup alors que le concert n’est pas fini. Manu aura bien du mal à capter l’attention, entre deux flûtes de kir et un petit four. Il se consolera en m’apprenant que son spectacle prévu au Quartz de Brest en avril 2011 (avec Eric Le Lann et des invités) est déjà sold out et qu’une date supplémentaire a été prévue. Tandis que je papote avec Manu, j’observe Christophe qui dédicace à tour de bras, avec une constance épatante, avec le sourire, toujours. Il est content d’être là, ça se voit. D’ailleurs ici il est chez lui, à la maison. Seule ombre au tableau, une dame ne semble pas satisfaite du service. Je lui demande ce qui se passe, elle me répond qu’elle s’appelle Béatrice et que la dédicace mentionne : “à Béatrice Dalle, bien amicalement. Miossec.” Courroucée qu’elle est parce qu’elle ne s’appelle pas Dalle. On est tous morts de rire et la dame s’en va en maugréant. Du Miossec pur jus quoi. J’ai embarqué la set list avec les textes imprimés par Christophe, on n’est jamais trop prudent. Finalement le flux des amateurs d’autographes finit par se tarir. Encore quelques photos et Christophe Miossec peut aller fumer une clope. Je le salue et je repars, direction rive gauche. Ironie du sort, en passant le pont de Recouvrance, la radio passe un air connu. “Elle fait un pas, elle s’avance, elle me dit au revoir…

La passé-pomme, l’autre gloire de Douarnenez après le kouign amann.

passe-pomme-douarnenez-2010
Hier dimanche, après la messe, j’avais rendez-vous avec Yves, quatre vingt six printemps. Cet ex-charpentier de marine, qui a travaillé toute sa vie à l’arsenal de Brest, coule désormais une retraite paisible mais active à Douarnenez. Il y a quelques années, Yves avait offert à mon beau-père un greffon de pommier dont j’ai hérité. Il faut vous dire qu’ici, à Douarnenez, quand on parle de passé-pomme, on voit briller dans les regards une lueur particulière. La passé-pomme est aussi sûrement une vedette pour les penn-sardins (comprendre les douarnenistes, prononcer peine-sardines) que leur sacro saint kouign amann, littéralement gâteau au beurre, une spécialité qui se mange chaude et qui vous fait grimper sûrement votre taux de cholestérol, tant ce délice à base de pâte à pain pliée et repliée suinte de beurre ou que les poèmes de Georges Perros, figure éternelle du quartier Sainte Hélène, mais là je vous parle du temps d’avant, d’Yvonne et des copines, des rires de Tante Soeur et de Tante Marianne (qui assurément est désormais au paradis), de Monsieur Jos sur le chemin des Plomarc’h qu’on appelait comme ça parce que Monsieur Jos c’était aussi le sobriquet de son chien, ça ne s’invente pas. Douarnenez, quoi, la plus belle baie du monde selon Guillaume Marec qui en avait vu d’autres aux quatre coins de la planète, la plus belle baie du monde loin devant celle de Rio, laissez-moi rire. Sauf que tout fout l’camp, de nos jours. La petite passé-pomme (qu’on appelle ailleurs pomme baril) n’évoque plus vraiment grand chose pour les jeunes générations et c’est bien dommage. Cette petite pomme adorable à croquer, précoce, avec peu de pépins, très gustative, cuisant vite, se dévoile chaque année au début du mois d’août. Elle existe encore dans quelques vergers à Douarnenez, mais se fait de plus en plus rare. Seul un irréductible continue de transmettre le patrimoine en offrant ses greffons, en attendant de rejoindre Saint Pierre. Yves s’amuse d’un rien. Dans son minuscule jardin, au cœur d’un bordel savamment organisé, on trouve de tout et de rien, résultat de ses expériences naturalistes improbables mais toujours réussies. Comme quoi Dieu sait reconnaître les siens. Des pommiers bien sûr, un cognassier, ici un figuier et là-bas dans le fond un prunier sur lequel Yves a greffé sept ou huit races de prunes différentes et qui est extraordinairement prolifique. “Ici, tu vois, il y a des prunes blanches, des prunes jaunes, des prunes noires, et tout ce petit monde cohabite en paix” assène Yves, l’oeil guoguenard. Un coup d’oeil aux jardins voisins, voilà des pommiers (passé-pomme, elstar, teint frais), plus loin un prunier couvert de quetsches dont les branches ploient sous le poids des fruits, là-bas un kiwi. Tu greffes aussi les kiwis Yves ? “Ah gast ! Oui. Parfois il faut aider mère Nature a faire son travail, parce qu’elle y arrive pas toute seule“. À ma prochaine visite, Yves veut m’apprendre la greffe des pommiers. “Comme ça tu sauras, quoi !” Je photographie Yves, dans sa cuisine, attablé devant son verre de gwin dru (vin rouge). Il observe mon boîtier, je lui montre la photo sur l’écran, je lui explique en deux mots, la carte, le numérique, tout le saint frusquin, son œil s’éclaire, ça l’épate, ça le dépasse un peu mais il pige tout, vite et bien. Je lui dis qu’à Noël, je lui amènerai une photo de passé-pomme. Un souvenir glorieux du temps passé qu’un petit bonhomme droit dans ses pompes, authentique comme pas deux, contribue à transmettre aux générations futures. Pour ne pas oublier.

• cliché : la passé-pomme (Douarnenez, 2010).

Supplique pour délocaliser le festival des Vieilles Charrues de Carhaix à Brest même.

revolver-vieilles-charrues-2010
Bon, d’abord, qu’on le veuille ou non, Brest c’est quand même un peu plus couillu que Carhaix. Ici, à Brest même, on a vraiment des atouts que le petit bourg du centre Bretagne n’a pas et encore je ne parle même pas de l’étendue de notre belle cité, de son poids, de son indiscutable aura. Ne dit-on pas “tonnerre de Brest” quand on ne dit que “petit crachin à Carhaix“. Certes, en ce moment, avec les travaux dûs à la réalisation du tramway, je vous accorde que la radieuse cité du Ponant ressemble plus à Beyrouth en 75 qu’à une sémillante station balnéaire, mais comme ne cesse de le répéter not’ bon maire, vous allez voir ce que vous allez voir, quand les travaux seront finis en 2015, ça sera bien et tous les trous qu’on vous a fait, transformant Jaurés et Siam en gruyère, tout ces trous-là seront rebouchés, parole de Fanch. Non, franchement, de vous à moi, avec l’expansion que prend le festival des Vieilles Charrues d’année en année (songez que cette dix neuvième édition a compté près de 250.000 festivaliers, soit pratiquement toute la population brestoise) il est grand temps de songer désormais à passer le grand braquet. Et nous ici, à Brest même, le grand braquet on connaît, puisque je vous rappelle pour mémoire que notre cité accueillait il y a deux ans le départ du prestigieux tour de France, c’est quand même un signe. Bon, c’est sûr que côté infrastructures, nous, on n’a pas de champs et de plaines à perte de vue, mais comme dirait François C. “sur ce coup-là on peut toujours s’arranger !” Sur le port de Co on peut loger Xavier Grall au parc à chaînes à l’aise, raser un ou deux bâtiments industriels inutiles sur le port, dynamiter deux ou trois cuves de fioul dans la zone Seveso et voilà, on l’a notre Kerampuihl à nous. Et je ne parle même pas de notre réseau de salles de concerts ! Entre la Carène et sa jolie terrasse, le Vauban et son mythique tas d’charbon, la salle Surcouf, le Mac Orlan (en travaux mais ça devrait être fini d’ici 2015), le Comœdia (qui lui sera encore en travaux d’ici 2015) et Penfeld, Brest a vraiment des atouts indéniables. Ah ! Le Cabaret Breton sur la Place de la Liberté, ça aurait quand même une autre gueule, non ? Et puis nous, on n’aurait pas besoin de balancer trois pelletés de sable pour faire croire qu’on a une beach ! Des plages, ici, on en a tout plein, du Moulin blanc au Petit minou, les beach box chez nous, c’est notre grande spécialité. Bon, d’accord, je sais ce que vous allez me dire. Nous, on n’a pas les frères Morvan pour tracer le sillon. Non mais on a Miossec, Manu Lann Huel et les Goristes, excusez du peu. Et là vous me dites, oui, mais l’âme des Vieilles Charrues, elle sera à jamais associée à Carhaix, aux Carhaisiens et au Centre Bretagne. C’est pas faux. Depuis toutes ces années où je traîne mes Docs ou mes sandales Scholl sur la plaine, maugréant dans la boue quand il pleut, ahanant dans la poussière quand il fait soleil, jamais content mais toujours heureux, je ne peux que vous rejoindre sur ce point précis. Kerampuilh, mon amour, pour toujours et à jamais tu demeures à Carhaix. Ker Ahes, seul endroit au monde où peut battre le cœur d’un festival atypique, né un soir de déconne, de l’enthousiasme d’une bande de potes, il y a presque vingt ans… Ce festival n’existe que dans leurs yeux, que dans leur âme, chez eux, ici à Carhaix au centre du monde et nulle part ailleurs. Chaque année, j’attends le moment où je vais retrouver la plaine mais pas que. Ici, je viens chercher des visages, des figures, des regards et comme cette année, lorsque l’un d’entre eux n’est pas là, tout me semble dépeuplé, comme si ce festival n’existait vraiment que lorsque la bande de frères est au complet. Je redoute le moment où je vais les quitter, après quatre jours éreintants, le moment où je vais rentrer vers Brest, dans le silence assourdissant de la nuit. Je sais alors que je vais devoir attendre trois cent soixante jours avant de pouvoir savourer le privilège de revenir et de me sentir comme chez moi, là-bas. Je repense à la phrase prononcée à Berlin en 1963 par John Fitzgerald Kennedy : “Ich bin ein Berliner“. Il me tarde déjà de revenir à Kerampuilh, dans un peu moins de trois cent soixante jours. Un peu moins d’un an à patienter, à vous attendre, à espérer vos regards. Alors je pourrais enfin me le dire à nouveau, encore une fois. “Je suis un Carhaisien”.

Je ne serai jamais ami avec Arnaud Fleurent-Didier.

arnaud-fleurent-didier-la-carene-brest-2010Je ne serai jamais ami avec Arnaud Fleurent-Didier. C’est comme ça. Comme disait une artiste que j’ai photographiée et avec qui je ne serai jamais ami non plus, il y a des gens, tu les croises dans la rue, tu sais tout de suite que tu pourrais devenir leur ami, juste comme ça au feeling. Et vice versa. Pour Fleurent-Didier, c’est vice versa et c’est comme ça. On ne se sera jamais potes. On ne boira jamais de limonade ensemble au bar du Vauban en refaisant le monde, en se racontant des souvenirs d’anciens combattants, en devisant sur la couleur du ciel ou l’humeur du jour. On ne parlera pas de littérature, on n’évoquera jamais notre passion commune pour le cinéma de François Truffaut, surtout la période les deux anglaises. On ne parlera pas de sexe, encore moins de cul, il ne saura jamais que j’ai fantasmé au moins autant que son père sur Sylvia Kristel. On ne parlera pas de musique, je ne lui dirai jamais que je n’ai jamais osé dire à Miossec à quel point j’aimais l’album à prendre au moins autant que boire. Je ne lui dirai aucun de mes secrets, je ne lui parlerai pas de Vincent Delerm, je ne lui dirai pas pourquoi j’ai tant aimé écouter les cachets de Florent Marchet après son concert à la Carène. Il ne saura pas que je n’avais pas projeté de le photographier, que j’ai décidé in extremis de venir, juste pour suivre un instinct, une envie irrépressible. Je ne saurai jamais ce que signifiait son regard, était-ce une pause ? Était-ce un cadeau ? Un regard offert, façon Christophe Miossec, ou bien une façon élégante de me dire tiens, prends ça et maintenant va-t-en… Certes non, je ne serai jamais ami avec Fleurent-Didier, encore moins avec ses musiciens que je n’ai pas vus et pourtant il y avait deux filles, plutôt jolies mais non, je ne voyais que ce garçon bien sous tout rapport, fils de bonne famille, propre sur lui, racontant sagement sa vie, déroulant le film de sa vie avec autant d’aisance que de désinvolture, une pointe de cynisme salement efficace, des textes coupés au cordeau. Ce regard froid posant des mots avec une candeur glaciale. “La seule fille baisable du feu M’accorde un petit regard Un petit regard c’est bien peu Puis ça veut rien dire Un petit regard ça fait plaisir Ne sois pas trop exigeant.Arnaud Fleurent-Didier est tout ce que je déteste, un écorché vif, un talent à fleur de peau, une désinvolture qu’on n’espère qu’apparente. De temps à autre, il lâche un sourire, histoire de rattraper le coup. On voudrait s’enfuir, quitter l’endroit, prendre ses jambes à son cou, aller se perdre au fond d’un verre de rhum, sur le port, avec des marins et des femmes infidèles. Et puis non, un truc fait que je reste, quasi immobile, devant la petite scène de la Carène, côté jardin. Je shoote Fleurent-Didier, imperturbable, en me disant qu’après tout, j’en ai vu d’autres, des comme lui, qui se la jouaient artiste détaché, hein ? Comme lui ? Non, justement. Arnaud Fleurent-Didier n’est pas les autres. C’est un index unique, une pépite, une rareté. Un mec à part, complexe, étrange, inabordable. Un mec avec qui je ne serai jamais ami parce qu’on n’aurait rien à se dire, à vrai dire. On aurait juste, tout au plus, quelques regards à échanger. Et finalement, ça suffirait à mon bonheur. Car la vie, au fond, m’aura au moins appris une chose. Ne pas être trop exigeant.

voir les photos du set de Arnaud Fleurent-Didier à la Carène (Brest)

Nouvelle vague au Vauban. Let’s dance on Joy Division (again).

nouvelle-vague-vauban-mai-2010
Back to Vauban. So happy. Après une (trop) longue absence, je suis de retour chez moi. Le sourire de Charles (mon ami, mon frère) qui m’accueille, des têtes familières qui renvoient un clin d’oeil, c’est trop cool de revenir à la maison après un break aussi long. Je retrouve les têtes blondes de Sonics, les kids n’ont pas pris une ride, Gildas et Matt gardent un enthousiasme intact, une même jubilation, une candeur qui font que leurs concerts ont une sonic’s touch que les autres n’ont pas, une ambiance faite de décontraction et de joyeuse déconne débridée. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, c’est la délicieuse Lætitia Shériff qui ouvre le bal, toute seule en scène, comme une grande. C’est bluesy mais jamais triste, c’est une voix tendre avec une pointe de désespoir contenu, ça me touche plus que je ne saurais le dire. Le demoiselle, qui a jeté un pont entre Lille et Rennes, prépare son troisième album que j’attends avec impatience. Chaque fois que je l’ai vue sur scène, seule et parfois même accompagnée (de Piers Faccini), j’ai à chaque fois ressenti le même frisson. “J’ai encore combien de temps ?” glisse Lætitia en fin de concert en se tournant vers le backstage. “Dix minutes ! Un quart d’heure ! Le temps que tu veux !” s’exclame Gildas, hilare. Un ou deux titres et Lætitia tire sa révérence. C’était chouette. Nouvelle vague revient sur la scène écarlate du Vauban, trois ans après une prestation qui m’avait secoué et décollé la pulpe du haut comme rarement. Ce soir-là j’avais mis dans la boîte quelques clichés du combo, dont quelques images affolantes et sexy de Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mélanie Pain et je n’en dirais pas plus car gentleman on est, gentleman on demeure. Je sais que Mélanie n’est plus là, qu’elle a été remplacée, mais ainsi va Nouvelle vague, une formule qui revisite des standards de la new wave façon bossa nova, d’où le nom. Improbable de reprendre “God save the queen, a fascist regim” en minaudant en acoustique. Si ce genre d’exercice vous fait bondir, c’est que vous n’avez pas pigé le concept. Retournez à la case départ des eighties, foutez-vous un casque sur la tête et allez vous morfondre sur les standards de la cold wave en pleurant la mort de Ian Curtis. Pour ma part (je veux dire old fuckin’ bastard des seventies élevé en son temps au pétard et à la Picon Pelforth), la cold wave m’a toujours laissé de marbre, alors je veux bien danser sur Joy Division comme le clament les Wombats. Mais revenons à nos brebis. Pheobe Killdeer est toujours là, fidèle au poste, avec une voix, un regard et un look toujours en décalage total avec la réalité et une petite brune avec une robe de princesse (ou de fée je ne sais pas trop) qui tourne le dos au public pendant le premier titre. Et puis, avant d’enquiller la suite, la miss (lol) se retourne et dévoile son joli petit minois. Mareva Galanter a donc pris la place de Mélanie Pain et rien que pour ça, on l’applaudit. Parce que c’est salement gonflé, de prendre la place de quelqu’un d’aussi talentueux, mais encore une fois, c’est la régle. Les filles passent, Nouvelle Vague demeure. Mareva minaude un peu mais Dieu me tripotte ! Qu’est-ce qu’elle bouge bien… Et pas que, elle chante bien aussi, voix juste, bien place, et je repense à Frandol “elle ira loin la petite nouvelle…Shake and moove. Mareva apporte une touche exotique et sexy, une moiteur des îles, mais sans le yukulélé. Tout le répertoire eighties y passe, avec des reprises aussi insupportables à mes oreilles gracieuses que les Dead Kennedys et bizarrement, traité façon bossa, ça en devient presque charmant. Même Joy division, qui distilla en son temps des textes et des mélodies d’une noirceur à se pendre (…), est repris avec un soupçon de mélancolie joyeuse par un Nouvelle Vague flamboyant et un public extatique. “Love, love will tear us apart, again.” Eh ouais, comme disait ce cher François Truffette, l’amour fait mal. Certes. Mais il disait aussi que les femmes sont magiques. Et ce soir, au Vauban, un soupçon d’ultra féminité mêlée à la candeur rock’n roll m’a envahi, laissant la nouvelle vague me submerger. De plaisir. En quittant le Vauban, dans la nuit brestoise, le titre des Wombats raisonne encore dans ma tête. “Let’s dance on Joy division and celebrate the irony, everything is going wrong, but we’re so happy. Yeah we’re so happy !

So happy.

voir les clichés de Nouvelle vague sur Cinquième nuit
voir les clichés de Nouvelle vague feat. Mareva Galanter sur Cinquième nuit

Sandra Nkaké au Vauban. Un peu plus près des étoiles…

sandra-nkake-vauban-novembre-2009-herve-le-gall
D’abord un mot : triomphe. C’est quoi un triomphe au Vauban ? Simple. C’est quand le public refuse de quitter la salle, après un rappel et trois titres enquillés avec une aisance sidérante. Au Vauban ça se passe comme ça, en général. Soit le public est extatique, soit l’artiste repart les pieds devant. Hier soir, pour Sandra Nkaké, c’était la première option. Elle, elle est revenue, aussi heureuse qu’incrédule avec ce sourire qui ne trompe pas et qui lui va si bien. Elle a rythmé des sons venus de nulle part, façon Nouvelle vague avec ses mains cognant sa poitrine et jouant de ses joues, un peu comme Camille. Et finalement elle s’en est plutôt bien sorti. Carton plein, donc, devant un Vauban bien rempli. Belle performance pour une artiste qui ne bénéficie d’aucune promo sur les radios ou à la télé. Qu’importe, Jacques Guérin et l’équipe de Quai Ouest, dont le flair artistique n’est plus à prouver (pour mémoire la prog de l’excellent Festival du Bout du Monde c’est eux), ont programmé, sur un coup de coeur la demoiselle venue cette fois accompagnée d’un gang de zicos pointure king size, je ne vous dis que ça. Allez ! Je ne vais pas remettre le couvert sur ma béate admiration pour cette artiste, découverte au Run ar Puñs, il y a six mois. Cette fille a un sens du groove qui déconcerte, une capacité à transformer tout ce qu’elle touche en un instant merveilleux, unique et intense. Quand elle propose sa relecture de Brassens, elle transcende le texte, s’approprie la musique, se l’accapare sans perdre un seul instant de sa gouaille, de sa verve, de sa bonne humeur.

Sandra Nkaké est une héritière, jetant un pont, quelque part entre l’Afrique et l’Europe, elle poursuit le chemin tracé par des générations de femmes qui l’ont précédée sur le chemin du groove, dans des registres aussi différents que le jazz, la soul, le funk, le rock. En la voyant évoluer sur scène, on pense immanquablement au son jazz d’une Aretha Franklin, ou plus loin encore à Joséphine Baker et aux revues canailles qui firent les beaux jours du Paris du début du siècle dernier. On pense à Grace Jones pour le côté sexy, à Lisa Kekaula du MC5 pour le son rock et brutal. Et à Tina Turner pour l’énergie physique et la flamme dans le regard. On sent que Sandra Nkaké en a sous le pied, qu’elle peut à peu près tout se permettre mais qu’elle est encore sur le registre de la réserve. Comme si elle n’osait pas laisser libre-cours à sa frénésie, lâcher la panthère (noire) qui sommeille en elle, pas encore. Cette fille est une pépite, un diamant à l’état brut et ce qui me touche autant que ce qui m’enthousiasme, c’est justement qu’on en est encore au tout début de l’histoire, au début du parcours d’une artiste attachante, simple et sincère. Qu’on savoure le privilège de la voir, aujourd’hui, au début du chemin. C’est le public qui fait d’une artiste une diva. Et hier soir, le public du Vauban a poussé Sandra Nkaké, encore un peu plus haut. Un peu plus près des étoiles…

voir les photos du concert de Sandra Nkaké au Vauban

Atlantique jazz festival 2009. Archie Shepp le magnifique, au Quartz.

archie-shepp-au-quartz
Il n’a pas changé, depuis octobre 2004, quand je l’avais photographié au Vauban. Ce soir, sur la grande scène du Quartz, il a la même allure bonhomme, la démarche chaloupée, le pas prudent. On dirait qu’Archie Shepp s’économise, qu’il savoure la vie, qu’il mesure chaque note qui s’évapore de son sax ou de sa clarinette. Ils sont nombreux autour de lui pour cette Phat Jam, mélange de jazz et de slam, rien que du beau linge, dont Napoléon Maddox à la beat box ou Ronnie Lynn Patterson au Fender Rhodes. Gros son, donc, rythmé derrière les fûts par le classieux Hamid Drake croisé la veille au Vauban pour un set miraculeux. Ouaip ! Ils sont nombreux sur scène, mais moi je ne vois que lui, Archie le magnifique, point d’orgue de l’Atlantique Jazz Festival dont la bannière orne la façade du mythique Hôtel Vauban entièrement rénové, juste en face du Quartz. Un concert unique, suave et velouté, entre longues tirades au sax et chant entre root et blues, que dire d’autre que magique ? Le temps ne semble pas avoir de prise sur Archie Shepp. Et encore moins sur son pur talent.

• cliché inédit : Archie Shepp au Quartz, scène nationale de Brest
voir les clichés du concert sur Cinquième nuit

Atlantique jazz festival. Bill Carrothers illumine le Vauban.

bill-carrothers-atlantique-jazz-festival-herve-le-gall
Il est penché sur son piano et semble cherche la note ultime qui lui échappe, il cherche la note bleue comme d’autres cherchent le Saint Graal. On se dit qu’il ne la trouvera pas parce qu’elle n’existe pas. Et pourtant… Bill Carrothers extirpe des notes avec une facilité déroutante, déconcertante même, mais jamais désinvolte. Je fais remarquer à Bill, avant le concert, qu’on s’est vu il y a pile poil cinq ans et une semaine. Il s’en souvient mais a l’impression que c’était hier. Ce soir c’est en trio, pour une session magique et débridée. Les doigts de celui que Libération désignait, en toute simplicité, comme le plus grand pianiste de jazz du 21ème siècle, ces doigts-là semblent autant s’amuser sur le clavier qu’on a de fascination à écouter la partition. Et puis, ça part en live et on a l’impression que plus rien ne peut arrêter le pianiste, juste une note finale, comme un souffle, une perfection, un plaisir.

Un sourire, un clin d’oeil, autant de simplicité que de pur talent. Géant.

plus d’infos sur Atlantique jazz festival sur le site de Penn ar Jazz



Get Adobe Flash player