The Octopus au Vauban. Kick out the jam motherfucker !

the-octopus-shots-2013-par-herve-le-gallHier soir, j’avais la tête dans le cul. Et pas que. J’avais mal partout, dans les cuisses, dans le dos, à force de génuflexions, debout, accroupi, un genou à terre à chaque coup de sifflet du commissaire de course pendant le tour de Bretagne (c’est du vélo) sur le contre la montre à Huelgoat. Bref, hier 1er mai, c’était rideau. Alors la perspective d’aller taper un concert, concert de rock de surcroît, c’était pas vraiment joyeux. Seulement voilà. C’était pas n’importe quel groupe, c’était pas n’importe où. C’était the Octopus au Cabaret Vauban, deux excellentes raisons de se bouger le cul, aux alentours de huit heures du soir, de renoncer à la petite tisane du soir espoir, d’enfiler son kabig, route pêche destination l’avenue Clemenceau.

Il faut dire que les gars de the Octopus c’est pas une destination inconnue. Les petits gars de Douarnenez, vainqueurs du trophée des Jeunes Charrues en 2010, servent un rock authentique comme on l’aime ici, ce genre de rock bien poisseux qui colle sous les aisselles, celui qui, pour paraphraser une énième fois Saint Miossec (priez pour moi) sent la bière et la bonne chaleur de l’animal, dans la lignée des grands groupes US comme les Fleshtones. D’ailleurs, invariablement on ne peut s’empêcher de penser au combo de Peter Zaremba quand on voit the Octopus en live. Avec ce genre de groupe, on sait que tout peut arriver. On sent comme une tension, un climat de guerre civile bien palpable. C’est ce que j’ai vécu hier soir au Vauban, devant un noyau de public passablement excité, les Octopus déployant les grands moyens n’y sont pas allé de main morte, nous servant en rappel un bon Kick out the jam (motherfucker) des familles, une reprise qui avait de quoi défriser les moustaches des membres de feu MC5 s’ils n’avaient pas tous eu, plus ou moins, la mauvaise idée de casser leur pipe entre temps. C’était bon, bien gras comme un kouign amann de Douarn’, c’était épais, huileux et poisseux comme on aime. C’était du rock, c’était à Brest, hier soir. Vous avez raté un concert d’anthologie parce que vous avez préféré rester à la maison en slip kangourou à boire la tisane et à regarder la télé avec maman ? La prochaine fois, vous saurez. Retenez simplement leur nom. The Octopus. C’est du rock, de la musique de voyous et ça vous décalamine les esgourdes, en profondeur. Ça vous fait oublier une sale journée, le mal aux cuisses comme le mal de dos. C’est bon pour ce que vous avez. Mais surtout cette musique vous réveille, vous fait du bien et vous fait réaliser un truc essentiel. Vous êtes vivant.

photo : fin du concert de The Octopus au milieu du public (crédit photo Hervé LE GALL. Nikon D3s, Nikkor 24-120 f4, 12800iso)

Programmation des Vieilles Charrues 2013. Comme un marronnier de printemps.

naive-new-beaters-vieilles-charrues-2013-shotsEt de dix. Pour moi, c’est ma dixième édition. Dix ans de Vieilles Charrues, putain ! Dix ans. Comme toujours, la programmation va enthousiasmer une partie du public et en décevoir une autre, mais finalement Kerampuilh sera ras la couenne pendant quatre jours pour une raison toute simple. Un ticket d’entrée à quarante euro et des brouettes pour voir le même jour – allez ! Le samedi, au hasard ! – Neil Young, Asaf Avidan, Biolay, Oxmo Puccino, Interzone, pour ne citer qu’eux, aller manger une crêpe et boire un Breizh Cola, danser la gavotte, draguer les copines au bar numéro 5, tout cela dans une ambiance absolument, définitivement inimitable, moi je vous le dis comme je le pense, allez chercher ça dans le civil. C’est simple, ça n’existe pas. L’annonce de la programmation des Vieilles Charrues, pour moi, c’est beau comme les primevères dans les ribinoù, les jonquilles dans mon jardin. C’est un signe qui ne trompe pas, qui dit qu’on va vers les beaux jours; cette programmation, c’est mon marronnier de printemps. Je sais que dans trois mois, on va tous se retrouver pour s’adjuger et partager ensemble le plus beau festival d’Europe. Alors bien sûr, vous trouverez toujours un pisse-vinaigre qui viendra pleurer parce qu’on n’a pas pensé à programmer AC/DC ou Daft Punk. Celui-là ne voit pas plus loin que le bout de son nez, ignorant au passage qu’aux Charrues on voit généralement tout ce qui doit être vu dans le cru de l’année.

Au millésime 2013, en vrac et sans présager un instant de la qualité d’untel ou d’un autre (et je m’excuse par avance pour ceux que je vais oublier), on pourra écouter Lescop, Doillon, Mesparrow, the Vaccines, Lillywood & the Prick, la Femme, Marie Pierre Arthur. Et Benjamin Biolay. Et puis on remettra le couvert avec quelques artistes qui ont marqué de leur empreinte leur passage aux Charrues, je pense à Raphaël, à Asaf Avidan, Oxmo Puccino, aux Naïve New beaters (qui vont mettre le feu à Graal, garantie sur facture, d’ailleurs ils ont commencé dès ce matin à la conf de presse), à Keny Arkana, à Two door cinema club, Interzone, Phoenix, sans oublier The Hives ou la délicieuse Rokia Traoré. Last, but not least, dans la catégorie king size, Neil Young et le Crazy Horse (non, non, pas les filles du cabaret du même nom, désolé), Sir Elton John et son orchestre, Carlos Santana (qui ne viendra pas accompagné de Maria Caracolès et vous m’en voyez navré) et pour les ménagères de plus de cinquante ans notre cher Marc Lavoine national et ses yeux revolver. Bien sûr on aura un set de -M- qui fait un peu partie de la famille, d’ailleurs que seraient les Vieilles Charrues sans Mathieu « mo-mo-mo-Jo » Chédid je vous l’demande ? Et le jeudi, on aura le bon goût teuton, façon hardcore, avec Rammstein zwei, drei et son plan de feux titanesque, à ce qu’on dit. Si ça ne vous plaît pas, vous pourrez toujours y griller vos saucisses, de Frankfort natürlich. Et j’en oublie. À commencer par l’inénarrable Charles Bradley, prince héritier de la soul, qui a pris la place laissée vacante depuis la disparition du parrain, James Brown. Si vous cherchez bien, vous dénicherez aussi de véritables pépites comme Teyssot-Gay (Interzone) qui viendra accompagné de Médéric Collignon qui navigue plutôt habituellement dans la scène jazz, comme Jacky Molard featuring la talentueuse Hélène Labarière. Dans le registre Breizh for ever, les amateurs vont savourer la reformation du mythique Barzaz (Yann-Fañch Kemener, Jean-Michel Veillon, …). J’ai gardé pour la fin, si j’ose dire, les cogneurs de fonds de court, les Vitalic, Kalkbrenner, Busy P et consorts qui, à n’en pas douter, tiendront en haleine, via leur beat monumental, les plus irréductibles gaulois de la plaine, puisqu’il ne vous aura pas échappé que le thème 2013 c’est les gaulois, par Bélénos.

Dix ans. Cette année, pour moi, le grand moment sera le concert de Neil Young. Parce que cet immense artiste, songwriter de référence dans le monde de la musique contemporaine, a jalonné avec ses potes Crosby, Stills et Nash une bonne partie de ma vie musicale. Et aussi parce faire venir cet artiste aux Charrues c’était le rêve de notre ami Jean-Philippe Quignon. Aux premiers accords de Hey, hey, my, my, de Out of the weekend ou de Harvest, je ne doute pas que les pensées de tous ses amis s’envoleront vers lui et qu’il sera à nos côtés pour savourer ce qui s’annonce déjà comme un moment d’anthologie. Dans trois mois on y sera. La billeterie est ouverte et il ne fait aucun doute que les forfaits trois ou quatre jours vont partir très vite, alors un conseil, n’attendez pas. Quant aux afficionados, ils comptent les jours qui nous séparent des retrouvailles.

• photo : Naïve new beaters pendant la conférence de presse des Vieilles Charrues 2013 (crédit photo Hervé LE GALL)

Choisir son matériel photo. C’est par l’optique que passe la lumière.

catherine-ringer-fete-du-bruit-2012-par-herve-le-gall-shotsSi vous pensez qu’un reflex à 6000€ va vous rendre meilleur photographe, ouvrez plutôt un livret A. Oui, j’ai écrit ça il y a quelques jours sur Twitter un matin où, comme David Vincent, je cherchais un raccourci (clavier) que jamais je ne trouvai, déclenchant au passage les réactions en chaîne habituelles dont un commentaire acide-amer, du genre c’est çui qui dit qui y est, arguant que je possède moi-même un boîtier à 6000€. Dont acte. Précision d’importance, histoire d’amener de l’eau au moulin de mon contradicteur, je ne me contente pas d’avoir un Nikon D4, j’ai aussi un Nikon D3s, ce qui m’amène à préciser pourquoi j’ai deux boîtiers, l’un de travail, le second de backup, comme la plupart des photographes professionnels qui utilisent leur matériel de manière intensive, sur tous les terrains, par tous les temps. Dans ce contexte, le photographe a besoin d’un outil polyvalent, solide, capable d’encaisser des sessions longues sans broncher, ce qui explique que les pros équipés en Nikon utilisent majoritairement du D3s ou du D4. Voilà pour le chapitre « pourquoi j’utilise un D4 ? »

Mais revenons à nos moutons et à mes histoires de livret A. Est-ce que je conseillerais volontiers à un photographe (amateur ou pro, peu importe) d’acheter un Nikon D4 ? Sans blague, c’est vraiment une question ? Comment ne pas conseiller d’acheter ce boîtier qui est la quintessence même du reflex numérique ? Un must. Je dirais à mon interlocuteur que c’est, à mon avis, le meilleur reflex du marché, que ses qualités justifient son prix public et que ma foi, hein ? On n’a que le plaisir qu’on se donne. Pour appuyer ma parole d’expert, j’ajouterais que son seul travers c’est son poids de mammouth et que la prise en main, la maîtrise de cette petite usine n’est pas à la portée du premier venu. Sinon, Nikon D4 vaut le prix qu’on y met, indubitablement, en étant beaucoup plus qu’un appareil photo numérique, c’est une merveilleuse machine de traitement de l’image. Peut-être pas le boîtier idéal pour partir en vacances ou faire des photos de famille le week-end. Parce que voyez-vous, il faut quand même relativiser. Ça fait beaucoup d’argent si on en n’a pas vraiment le besoin, ça ne permet pas, sous le seul motif que c’est un D4, d’obtenir nécessairement de meilleurs clichés.

Sortons la calculette. Sachant qu’un Nikon D4 vaut aujourd’hui 5509€ (source La Boutique Photo Nikon) boîtier seul, que sur un reflex de ce calibre il est fortement conseillé de loger un caillou de qualité (comprendre Nikkor), par exemple un zoom trans-standard Nikkor 24-70 f2,8 (1849€), mon budget s’élève donc à 7358€. Comme disait ma grand-mère, c’est pas une somme que tu trouves sous le sabot d’un cheval. Quand on connaît l’importance de la qualité d’une optique, je me dis que à tout prendre, si je devais conseiller à un photographe souhaitant s’équiper en partant de rien, avec dans la poche un budget de 7000€, je n’aurais pas l’ombre d’une hésitation. Le nouveau fullframe d’entrée de gamme Nikon D600 présente une liste de specs tout à fait cohérente pour un prix inférieur à 2000€, ce qui nous laisse de la marge, compte tenu du budget, pour taper dans la gamme Nikkor. Par exemple un 16-35 f4 (1199€), un 24-120 f4 (1199€), un 70-200 f2,8 VRII (2389€) et il reste encore quelques euro pour acheter une bonne carte mémoire et une batterie supplémentaire. Voilà. D’un côté un boîtier pro qui risque d’être surdimensionné pour une utilisation modérée, de l’autre un excellent reflex et un panel d’optiques polyvalentes, pour tout couvrir de 16mm à 200mm avec des optiques d’excellente qualité, voire même un cran au dessus pour le 70-200 f2,8 VRII. Tout est une question de choix et de budget.

Pour conclure, laissez-moi vous conter une histoire (vraie) que m’a rapporté un vendeur spécialisé dans le commerce de matériels photo. Un jour, un industriel fortuné passe la porte du magasin, il est pressé, il veut acheter un appareil numérique et il veut le meilleur appareil du marché. Un des ses amis possède un Leica « et il paraît que c’est très bien ? » Du velours pour le vendeur qui sort le grand jeu et vend illico un ensemble Leica M9. Quinze jours plus tard, le client revient de vacances, complètement dépité. Il affirme qu’il a fait moins de bonnes photos avec ce Leica qu’avec son iPhone. « C’est pas un truc pour moi, ça » dit-il au vendeur avant d’ajouter que son iPhone, c’est simple d’utilisation, on l’a toujours sur soi et qu’en plus avec « on peut aussi téléphoner ». Le Monsieur a revendu son Leica M9 et il a gardé son iPhone. Si j’avais été vendeur, est-ce que j’aurais vendu un Leica M9 ? Pas sûr (mais je ne suis pas un bon vendeur). Quels que soient vos besoins photo, pensez d’abord à mettre le matériel que vous utilisez en adéquation avec vos réels besoins. Posez-vous les bonnes questions avant de choisir quoique ce soit et souvenez-vous toujours d’une règle élémentaire. C’est par l’optique que passe la lumière. Alors si vous devez privilégier A- un reflex haut de gamme avec des optiques minables ou B- un reflex d’entrée de gamme avec de belles optiques performantes, n’ayez pas l’ombre d’une hésitation. Réponse B. Et souvenez-vous aussi d’une chose et pas des moindres. C’est toujours votre regard qui aura le dernier mot.

• photo : Catherine Ringer, fête du Bruit dans Landerneau (août 2012). Crédit photo Hervé LE GALL (Nikon D4, Nikkor 70-200 f2,8 VRII)

Le premier devoir du photographe c’est de savoir ce qu’il ne doit pas montrer.

jeanne-moreau-etienne-daho-le-quartz-brest-par-herve-le-gall-2010Je vois passer un article sur un site people à propos de photographies de Beyoncé, prises lors de sa prestation au récent superbowl où la star américaine n’est pas à son avantage, pour reprendre un propos politiquement correct couramment usité outre-atlantique. Non en fait, le mot utilisé, la terminologie originale in english in the text, qui n’est pas sans me faire sourire, qualifie les clichés de « unflattering », en clair peu flatteuses. Se posent alors de nombreuses questions. Quelle est la responsabilité du photographe ? Peut-on tout montrer ? Un artiste ou une production peuvent-il invoquer un droit de retrait de clichés qui ne véhiculeraient pas l’image souhaitée ?

J’ai dans ma besace de nombreux souvenirs sur le sujet. Le plus récent concerne un artiste français avec qui j’ai un relationnel très cordial, c’est la raison pour laquelle je tairai son nom. J’ai eu l’occasion de le photographier sur scène et en dehors de la scène, à sa demande par ailleurs, ce que je fais assez rarement. Il avait souhaité voir les clichés sur l’écran LCD, et j’avais accepté de lui montrer une preview, ce que je ne fais là, pour le coup, radicalement jamais et si j’ai un conseil à vous donner, ne faites jamais ça. Comme le zicos était d’une humeur de chien, il m’avait sévèrement taclé en hénnissant que sur mes clichés il avait une tête de vieux. Comme il ne faut pas trop me chercher, j’avais répliqué sèchement : « si tu as une tête de vieux, c’est peut-être parce que tu l’es ! Vieux ? » Ambiance. Fin de l’histoire. Les photos ont été publiées et le gars en question, lorsqu’il m’a revu, six mois plus tard, s’est épanché sur la qualité de mes clichés. Pas rancunier mais un peu chiant quand même. Un bon photographe ne montre que les photos qu’il aime, c’est même à ça qu’on le reconnaît. C’est pour ça que je déteste devoir soumettre mes clichés à l’approbation d’une prod, être jugé par des gens qui n’ont aucune esthétique, ça me fait doucement marrer. Bien sûr il y a des exceptions. Quand la prod d’Étienne Daho valide treize clichés sur les vingt que je lui présente, je prends la mesure, je savoure. En revanche quand une manageuse fait le tri des mes clichés en six secondes montre en main, en sélectionnant quatre et en me disant « ne vous plaignez pas, habituellement la plupart des clichés passent au classeur américain* ! » J’ai juste envie de lui foutre mon D4 dans la gueule, en la traitant de connasse, ce que je ne fais pas parce que je suis un gentleman et que mon D4 vaut mieux que ça. Alors pour répondre à la question de savoir si une production peut invoquer un droit de retrait, la réponse est oui. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder quelques clichés de la pauvre Beyoncé au superbowl et de se dire qu’elle mérite mieux que ça.

Mais j’en reviens à la responsabilité du photographe, peut-être simplement lié à son talent ? Peut-on tout montrer ? Bien sûr, tant que c’est bon, tout va bien. Je me souviens d’une discussion de fin de soirée avec deux artistes en sirotant ma limonade d’après concert. Le premier disant au second : « le talent d’Hervé, finalement, c’est de me montrer toujours plus beau que je ne le suis en réalité ! » Beau ? Comme disait ce cher Oscar Wilde (qui adorait se faire photographier), la beauté est dans l’œil de celui qui regarde. Récemment, un autre artiste m’a dit : « Toi, tu as capté ma gueule… » Non. L’histoire n’est pas de montrer les gens plus beaux qu’ils ne le sont ou de capter leur gueule. Tout le truc, finalement, tient dans ce qu’on montre. Un cadrage, un instant, un regard, la naissance d’un sourire, tout cela c’est le travail d’avant ce moment décisif ou pas de l’index qui appuie sur ce putain de déclencheur. Souvent dans l’urgence, le bruit, la fureur. Le travail c’est aussi après, dans la quiétude de la post-prod et le verdict. La responsabilité du photographe, elle est là, maintenant et son talent aussi. Savoir shooter, c’est une chose, mais savoir choisir ce qu’on va montrer, ça… C’est l’éternel adage « montre-moi les clichés que tu montres et je te dirai quel photographe tu es… » L’insulte suprême, pour n’importe quel photographe, c’est justement de réaliser que son modèle s’est senti insulté, blessé, sali, caricaturé, enlaidi. Pire encore. Voir ses clichés qualifiés de unflattering, c’est la loose. Avec deux O.

• photo : Mademoiselle Jeanne Moreau et Etienne Daho au Quartz, scène nationale de Brest, novembre 2010. Crédit photo : Hervé LE GALL photographe

Tristan Nihouarn, Alain Bashung et Jean Fauque. Petits mensonges entre amis.

nihouarn-fauque-bashung-au-vauban-2012On m’a vu dans le Vercors, sauter à l’élastique, voleur d’amphores au fond des criques. Il y a des mots comme ça, qui restent à jamais gravés dans ma mémoire. Finalement je crois que ce qui aura fondamentalement influencé de manière radicale ma vie, c’est la délicatesse des mots et la douceur des images. Délicat et doux, c’est le souvenir que je garde pour toujours d’Alain Bashung, oui je dis bien Alain Bashung, en prenant le soin de poser ce prénom devant son nom désormais inscrit pour toujours et à jamais au panthéon de la chanson française. Ma première rencontre, en 2004. Le choc visuel. Ce qui n’était qu’une vague image télévisuelle prenait subitement une réalité, du relief, au festival Art Rock où j’avais embarqué un peu par la grâce du hasard, voyageur sans bagages, passager clandestin, voleur d’images. Bashung. La gifle, sèche, sans préavis. De celle que tu n’oublies pas. On s’était revus, moins de deux mois plus tard, à Kerouac, une scène au nom prédestiné pour un voyageur, non ? C’était l’époque où on mettait des pellicules dans le reflex et où chaque déclenchement était compté. J’avais signé ce cliché d’un Bashung accompagné d’une lueur étrange qui ressemblait bizarrement à un lézard vert qui avait donné son nom à cette photo. Voilà. Un jour j’ai appris que tu étais malade, de ce genre de voyage dont on ne revient pas. On a dansé une dernière valse au bout du monde, j’ai fait quelques clichés et j’ai quitté le pit parce que j’avais de la flotte plein les yeux. Je suis parti, j’ai marché dans la nuit et j’ai entendu ta voix qui me poursuivait, jusqu’à s’éteindre doucement. Plus tard, alors que j’étais à Carhaix avec mes potes des Charrues, un mec est entré dans la salle de concerts où on faisait les balances. Il avait les yeux mouillés. Il a simplement dit : « Bashung est mort. » Tous les mecs qui étaient là se sont figés, l’ingé son a éteint sa console, le lighteux a débranché ses automatiques et on s’est tous retrouvés comme des cons, sans trop savoir que dire. Alors on a décidé de faire une pause, on a bu un godet et même deux en parlant de toi.

Je ne t’ai pas oublié, d’ailleurs comment pourrais-je ? Mais je n’avais plus jamais parlé de toi depuis ce jour-là. Jusqu’à ce soir de novembre, froid et sec comme un coup de trique, mais sans pluie. Pour l’anniversaire du Vauban, pour se souvenir des belles choses et des jolis moments, du petit bal de la Redoute où le voyage au bout de la nuit se terminait invariablement par « la nuit je mens », le titre préféré du taulier, Tristan Nihouarn avait concocté une reprise de ton titre et avait eu l’idée et la suprême élégance d’inviter Jean Fauque, ton parolier, ton frère d’armes, ton ami, celui qui a suivi la même route que toi, avec qui tu as partagé des joies et sans doute pas mal de galères aussi. Je crois pouvoir te dire sans me tromper que ça t’aurait vachement plu, tellement que c’était beau, tellement que c’était fort et intense. Un très grand moment, une bien jolie surprise pour Charles, tapi dans la pénombre, en larmes. Moi, j’ai pas pleuré, j’avais déjà donné. Après ça, même les silences qui ont suivi, les regards échangés, sourires élégants et polis, témoignaient encore de ta présence. Tu avais envahi cette salle mythique et par la grâce de quelques potes (Tristan, Jean, Scholl, Manu, Julien, Marc, …) tu étais venu écrire ton nom dans le livre d’or de la maison, entre Ferré et Mistinguett, entre Dominique A. et Miossec. Ouais, je veux bien parier que ça t’aurait plu. Quant à moi, après ça, plus rien n’avait vraiment de sens. Je suis reparti avec mes images, j’ai traversé cette putain de ville dans la nuit noire, comme un voleur, un contrebandier. Comme un passager qui roule à travers les bas-fonds, avec dans les oreilles ces quelques mots de Jean, ton ami. Plus rien ne s’oppose à la nuit.

• photo : Tristan Nihouarn et Jean Fauque, cover de « La nuit je mens » de Alain Bashung, 50 ans du Cabaret Vauban (4 novembre 2012), crédit photo Hervé Le Gall www.cinquiemenuit.com

Tristan Nihouarn sera en concert au Cabaret Vauban le vendredi 23 novembre à 20h30. Plus d’infos sur le site du Cabaret Vauban.

Eiffel. Foule monstre. Comme le signe annonciateur d’un été sans fin.

eiffel-au-vauban-2009-par-herve-le-gall-shotsEiffel. Rien ne me prédestinait à aimer ce groupe et quand je dis aimer, c’est aimer, sans retenue, comme je sais le faire. C’est aimer dans sa globalité, aimer les mots, aimer les gens, aimer le ton, l’ambiance si particulière qui se détache d’un concert du groupe. Eiffel. En un mot, c’est un soupçon d’humanité, une rage sincère, un sens inné de la mélodie, de la réalisation, des arrangements et tout cela tient sur les épaules d’un homme. Car finalement, oui. Eiffel c’est Romain Humeau et réciproquement. Mon histoire avec Eiffel ne date pas d’hier et comme toutes les histoires ou plutôt comme toutes mes histoires elle n’est pas pavée que de louanges et encore moins de bonnes intentions. J’avais assisté à un concert d’Eiffel il y a dix ans où je m’étais copieusement emmerdé, où j’étais à côté, où je n’avais rien capté et bien sûr, je l’avais dit, beuglé, écrit à qui voulait l’entendre, que Eiffel c’était pas ma tasse de thé et, suprême imbécilité, j’étais tombé dans le travers, le lieu commun, la banalité navrante de tout un chacun qui veut se faire Eiffel à bon compte, y allant de ma comparaison de café du commerce avec Noir Désir. Voilà. C’était fait. J’avais quand même noté le lyrisme flamboyant de Hype, en fin de concert, ce qui tend à prouver qu’au delà du dérangement digestif qui m’avait pourri ce concert, je gardais néanmoins une oreille attentive, une petite étincelle qui depuis lors ne m’a jamais quitté. J’ai recroisé le chemin de Romain Humeau un peu par hasard, à l’occasion de la sortie de son parcours solitaire. J’avais pris le bien nommé L’éternité de l’instant, œuvre magistrale d’un musicien hors-norme en pleine gueule et ce soupçon d’éternité s’était gravé en moi pour ne plus jamais me quitter. Je fis alors le chemin inverse, le chaînage arrière, reconstituant chaque morceau du puzzle qui me manquait de l’histoire de ce groupe attachant, cet index unique dans l’histoire de la pop et du rock french touch. Ahuri, je l’étais devenu. Et pas qu’un peu.

J’ai reçu Foule monstre au début de l’été, comme le signe annonciateur d’un bel été sans fin, orageux et violent comme peut l’être la musique d’Eiffel. Première bonne nouvelle, le groupe évolue désormais sous l’aile bienveillante de Pias, un label dont je connais toutes les valeurs humaines, l’attachement à une relation de qualité avec ses artistes et ce n’est pas Miossec qui me contredira. Un groupe comme Eiffel méritait bien la signature d’un label de qualité comme Pias et je suis convaincu que la suite de l’histoire va leur donner amplement raison. J’avais d’abord reçu le single et premier titre de l’album, Place de mon cœur, prémisse d’une suite qui s’annonçait juteuse et jouissive, j’ignorais alors que j’étais loin, si loin, de la réalité. Car je vous le dis sans ambages. Eiffel signe avec Foule monstre son meilleur album, comme un one step beyond annoncé par l’album précédent (À tout moment). On sent que Romain Humeau a mis dans Foule monstre le meilleur de lui-même, comme un orfèvre du son qu’il est. Car il faut rappeler ici que le bonhomme est un farfouilleur infatigable, un chercheur de phase, un créatif du son, un bidouilleur de génie qu’on imagine sculptant les sons, burinant le tempo, la perle de sueur qui roule et dégouline sur la tempe jusqu’à l’épuisement, dans son studio des Romanos, puisqu’il était hors de question d’accoucher de ce nouvel album hors de chez soi, ailleurs qu’à la maison, bien entendu. Romain Humeau, bourreau de travail, stakhanoviste du son, est aussi un foutu caractère et une sacré tête de bourrique. Il a une idée précise du chemin qu’il a lui-même tracé, là où il veut nous emmener. Et au bout du chemin, on accède aux portes de ce pur album dont on ne peut rien exclure.

Foule monstre. Douze titres* qui coulent comme une évidence, entre mélodies pop rock et cette touche de lyrisme débridé, sans retenue mais sans larmes, cet humanisme qui tiraille au cœur et au corps de Romain Humeau depuis toujours, des textes qui cognent, dans Le même train des mots qu’on reçoit en pleine gueule « fils de moins que rien ou d’un royaume argenté, en peau de vison peau de chagrin, on prend tous le même train… » La conscience d’un ascenceur social qui a dû s’arrêter, bloqué entre deux étages. Au bien nommé Chaos of myself (avec Phoebe Killdeer en invitée de luxe) succède le tendre Foule monstre sublime ballade eiffeliène qui a donné le thème de la pochette graphique, réalisée par le collectif nantais Le Chakipu, à mon sens la seule et unique véritable faute de goût d’un parcours quasi parfait. Tant qu’à faire dans le graphisme couillu et assumé, il y avait assurément d’autres pistes à explorer (je pense à Tanxxx entre autres) mais là, non, c’est raté et c’est dommage. En revanche, du côté de la galette, on se régale. « Si on n’était pas fou, on deviendrait tous dingues ! » Il règne un petit vent de folie dans les textes de Romain Humeau, généreusement servis par le gros son d’Eiffel, copieux, un style fat & heavy comme l’affectionnent les groupes de garage rock dans le sud des USA, mais à cette différence que le son d’Eiffel, lui, n’est jamais gras, toujours soutenu par la grâce élégante des guitares d’un Nicolas Bonnière plus efficace que jamais.

Et puis vint Chanson trouée sublime chanson, histoire sans fin, grand cri du cœur d’une âme damnée. Dieu que cette chanson est longue, lyrique et belle. À elle seule elle représente tout ce que j’aime, que j’ai toujours aimé dans l’œuvre d’Eiffel. La magnificence simple d’une humanité belle et profonde et finalement la simplicité d’un mec qui met une partie de sa vie (et de son âme) dans chaque note et dans chaque mot. Sept minutes et deux secondes, cette chanson trouée m’émeut plus que je ne saurais le dire et vaut, à elle seule, d’acheter ce nouvel album. « Allez viens ! On se saoûle dès lors que les étoiles filent leur mauvais coton… » Cette chanson, ponctuée par un simple piano, construite comme un boléro faussement linéaire qui monte en puissance, crescendo, commence par une invitation à la folie, une supplique et ce constat heureux et cynique à la fois « et si nos voix sont cabossées, que la chanson est trouée, au moins il y souffle encore un peu d’air tu peux respirer… » Je veux bien croire que la Chanson trouée gravera de sa marque les concerts d’Eiffel et qu’elle saura y prendre la place qu’elle mérite. On ne peut pas évoquer Foule monstre sans parler de ce featuring sur le splendide Lust of powerBertrand Cantat signe un couplet de sa voix unique et inimitable. Un putain de titre qui dérange, évoquant la poudre, la mort, la violence, les mass murders, une certaine désillusion du rêve américain, autant de thèmes chers au cœur du taulier d’Eiffel… Et puis Cantat. Putain de toi où chaque mot dit de ta voix prend une absolue puissance, un autre écho, une autre dimension. Des mots récités, comme assénés « J’arrête, je stoppe les mots, l’hémorragie j’appuie sur pause… Mais je dis qu’au final les chacals ne vont pas l’emporter au paradis. » et on se souvient du ghost track « tu restes mon ami », des mots d’une indéfectible tendresse et les images qui reviennent en boomerang comme un douloureux et éternel leitmotiv. Et la voix de Bertrand Cantat donne encore plus de puissance, de splendide pertinence à ce Lust of power qui n’en demandait pas tant.

Rien. Il n’y a rien à enlever de cet album parfait dont je pense qu’il restera comme l’un des meilleurs signés par Eiffel. La pertinence des mots, les trouvailles sonores, la magie des compositions, Eiffel contemple du haut de sa tour le paysage musical français et nous offre là l’accomplissement d’années de labeur. Romain et Estelle Humeau, Nicolas Bonnière et Nicolas Courret vont bientôt reprendre la route pour aller défendre une certaine conception de leur musique, avec le lyrisme et la générosité qu’on leur connaît. Et ce soupçon d’humanité, cette infaillible simplicité qui est la marque des très grands. Les fans d’Eiffel, quant à eux, n’en peuvent plus d’attendre le 3 septembre 2012 et je les envie. Ils vont découvrir, ahuris, ce nouvel album splendide qui va les conduire, une fois de plus, vers un été sans fin.

(*l’album commercial comptera quatorze titres)

Eiffel. « Foule monstre » (Pias). Nouvel album à paraître le 3 septembre 2012

• en savoir plus sur le site du groupe Eiffel suivre Eiffel sur Twitter et sur Facebook.

voir la vidéo du titre « Milliardaire » réalisée par Le Hiboo.

Bob Dylan aux Vieilles Charrues 2012. J’y étais.

bob dylan aux vieilles charrues 2012 par herve le gall
Je n’ai jamais franchement été client de ta petite entreprise, Bob Dylan. Au beau milieu des seventies, j’avais acheté l’album où tu défendais un boxeur noir du nom de Rubin « Hurricane » Carter accusé d’un meurtre qu’il n’avait vraisemblablement pas commis. Ta chanson était jolie et il ne m’en n’avait fallu guère plus pour taxer cent balles à ma mère pour acheter le vinyle que j’ai par ailleurs échangé quelques temps plus tard pour un album de Led Zep. No offense pour la jeune génération d’aujourd’hui, celle qui a les dents blanches et parfaitement alignées, qui parle un anglais fluent et qui se pâme sur tes qualités de songwriter ou de celles d’un Neil Young ou d’un Johnny Cash. Finalement, de ces trois p’tits gars de la campagne, l’un n’a pas survécu, le grand Neil a gardé la simplicité des gardiens de vaches et le troisième…

Gast ! J’étais triste pour toi, Bob. Tu avais tout pour retourner le public comme une krampouz mad, en deux ou trois titres ça pouvait être fait, dans la boîte, mais non. T’es un vrai torpenn et tu n’en fais qu’à ta tête de pioche. Tu sembles tellement fatigué, ta voix est usée par les années passées sur la route et les substances plus ou moins douteuses. T’es un survivant Bob et rien que pour ça, on t’applaudit. D’ailleurs, ça n’a pas échappé à Beth, la délicieuse chanteuse de Gossip, choquée comme je l’ai été par les sifflets et les quolibets qui ont fusé du public pendant ta prestation ou par ce clampin aviné qui a cru bon de traverser Kerampuilh en brandissant un calicot sur lequel il avait maladroitement écrit la mention « c zero ». D’ailleurs, arrivé sur les premières lignes du public, où tes fans de toujours, ceux transis par des titres éternels comme Blowin’ in the wind ou le cultissime The times they are a changin’, ceux qui auraient payé quatre vingt euro pour t’écouter lire le bottin, l’asticot aviné donc, le prince du Santa Rosa version douze degrés qui tâche s’est fait copieusement avoiné, son panneau déchiqueté et il est reparti avec quelques hématomes et son slip sur sa tête comme un gros Jean Floch à bloc qu’il était. Oui, j’étais triste pour toi de voir les gens quitter, déserter le champ de bataille et tu conviendras qu’on aurait aimé que ça se passe autrement.

Quant à moi, j’ai passé un moment délicieux et ta prestation restera pour moi l’un des grands moments inoubliables de cette édition des Vieilles Charrues. D’abord parce que je sais que pour les programmateurs, Jean-Jacques ou Jeanne, c’était un grand moment de bonheur, rends-toi compte ! T’avoir toi, Bob Dylan, chez nous, à Carhaix au centre du monde, c’était géant. Et puis parce que j’avais trouvé refuge, pour shooter, sur la plateforme handicapés grâce à la complicité des bénévoles qui donnent du temps, ce bien tellement précieux qui ne s’achète pas à coup de dollars. J’ai vécu ton concert avec Renée et ses copines et à défaut de te voir sourire, de saluer ton public, j’ai partagé avec elles un moment de cette pure humanité qui semble t’avoir peut-être échappé et qui fait le ciment de cette exceptionnelle aventure humaine que partagent les milliers de bénévoles, par la grâce de qui ce festival des Vieilles Charrues existe. Je suis sûr que ça, mon cher Robert, c’est un truc qui doit te plaire. Non, finalement, j’ai passé un chouette moment en ta compagnie et je veux bien parier que dans dix ans on en parlera encore. On dira entre nous « mais si, souviens toi ! C’était l’année où était passé Bob Dylan ! » On aura oublié, on t’aura pardonné comme on pardonne à ses vrais amis ou aux gens pour lesquels on est pétri d’admiration. Il ne restera que le souvenir d’un riff, de ton phrasé ponctué par ce grognement, cette voix qui se cherche, là où elle s’est peut-être perdue, un jour, à la fin des sixties, quelque part sur la highway 61 entre le Canada et la Nouvelle Orléans. L’âme humaine est ainsi faite qu’on pardonne tout à ses vieux amis. On en parlera longtemps, de ton passage sur la plaine de Kerampuilh. On se regardera et on se dira avec un brin de fierté : « Dylan aux Charrues ? J’y étais. »

Bob Dylan sur la scène Glenmor par Hervé Le Gall (Nikon D4, Nikkor 200-400 f4 + TC14, carte Sony XQD serie S 64G)

Une photo de Depardon, le Président, Brian Molko et moi.

francois-hollande-par-depardonLe toile s’enflamme pour une photo. Ah ! Je les reconnais bien là, nos chers journalistes, toujours prêts, comme les scouts, à faire feu de tout bois. La photo ? Oui, vous savez ? LA photo. Finalement on aura vite fait d’oublier que Twitter est composé de gens, de ces gens normaux qui ont aussi le droit de donner leur avis. On en revient encore et toujours aux fondamentaux. Une photo, ça se consomme. Un regard et on sait. C’est vrai, bien souvent on ne sait pas trop se l’expliquer, on regarde un cliché et on se dit « ah ouais. » Et puis parfois, c’est l’inverse. On regarde une image et rien ne se passe, on ne sent rien, niante, nibbe, nada. Pas d’émotion, électro-encéphalogramme plat. Un jour, après un concert de Placebo, une petite nana – elle devait avoir quinze ou seize ans guère plus – est venue me voir pour me dire qu’elle était fan de Brian Molko, de Placebo et de moi, oui, dans cet ordre-là, excusez du peu. Qu’elle avait imprimé, sur sa petite imprimante à jet d’encre, toutes les photos que j’avais faites de son idole et qu’elle en avait couvert les murs de sa chambre. C’était dit avec une telle candeur et une telle sincérité que j’avais été très touché par ce témoignage brut de pomme. Et puis, elle s’en était repartie en gloussant avec sa bande de copines avant de revenir me voir au galop et de me dire une dernière chose. « Je voulais vous dire aussi… Quand je regarde vos photos de Placebo, j’entends la musique de Placebo ! » Cette gamine avait tout dit, tout résumé, en une phrase définitive elle avait parfaitement résumé l’acte photographique. Et finalement, dans la photo de Depardon, le seul problème est là. Cette photo est banale, mais à y regarder de plus près, elle est magnifiquement banale. C’est du grand Depardon. Une certaine option de la normalité tant souhaitée par ce Président. Je respecte. Je dis simplement que cette photo ne me parle pas. Je n’entends pas, je ne perçois pas. Pas sur l’instant, comme disait ce cher Henri.

Ce qui m’amuse beaucoup dans ce débat, c’est d’observer les réactions. J’ai savouré avec beaucoup de plaisir la réaction de Philippe Warrin (auteur de la photo de Sarkozy) dans Sud-Ouest, affirmant sans ambage, et là je cite Warrin in extenso : « A l’époque, Raymond Depardon m’avait pas mal allumé, il disait que lui, il l’aurait fait sans éclairage supplémentaire, en lumière naturelle… Il s’est peut-être aperçu que ce n’est pas si facile que ça, car au vu du backstage publié par LeMonde.fr, même pour une prise de vues à l’extérieur, il a d’énormes panneaux réflecteurs, preuve qu’il a eu besoin de lumière supplémentaire. Il me semble qu’il y a en revanche une légère surexposition en arrière-plan. » Ça balance pas mal, bonne ambiance. J’ai vu le making of, sur le site du Monde. Depardon avec un reflex faisant les repérages, testant une prise de vue du Président en mouvement pour finalement opter pour la position sage et posée. Je vais vous dire, moi, la photo politique, j’ai donné, il y a quelques années. C’est l’exercice le plus casse-gueule qui soit. Ça et photographier Miossec en basses lumières au Cabaret Vauban.

Et puis il y a les réseaux sociaux partagés entre ceux qui aiment d’un côté (assez peu nombreux, il est vrai) et plus majoritairement ceux qui n’aiment pas. Et entre les deux, comme toujours, il y a les schtroumpfs à lunettes (oui, des schtroumpfettes aussi), les moralisateurs, celles et ceux qui voudraient nous interdire de gueuler en rond, de ceux qui viennent vous balancer des argument aussi définitifs que « t’es qui toi d’abord pour juger Depardon ? » Moi, je ne juge pas Depardon. Je regarde un cliché et je dis si ça me parle ou pas, mais finalement le problème n’est pas là. Le problème c’est juste au fond ce putain d’ego qui vous pourrit le groove et on revient encore et toujours à l’essentiel, à ce petit plaisir égoïste et solitaire qu’est la photographie, à ce don de soi, à cette vision des choses, des gens. Aimez-vous, faites des photos qui vous semblent jolies, qui vous ressemblent et ne vous préoccupez pas trop du regard des autres. Et puis, tout compte fait, la photo du Président a, à mes yeux, une grande qualité, au delà de sa simplicité, de sa normalité, de son classicisme y compris dans le format carré. Elle est la vision d’un photographe qui a passé sa vie entière à capturer, avec un regard pétri d’humanité et de simplicité, les gens. Un nom associé aux deux agences parmi les plus prestigieuses qui soient, Gamma puis Magnum. Mais surtout Depardon, qui vient du monde paysan, a gardé toute sa vie ce bon sens de la terre, récompensé par le prix Louis-Delluc pour son film « Profils paysans ». Alors, avec le recul, le choix de Depardon n’était certainement pas anecdotique. Parce que la grande qualité de cette image, quand on la regarde, c’est qu’on sait instinctivement que c’est du Depardon. Quelque chose me dit qu’un jour peut-être, sans aucun doute, l’histoire rendra justice à Raymond Depardon sur la valeur d’un cliché trop vite consommé, à une époque où les réseaux sociaux régnaient en maître de l’image banale.

• photo officielle de François HOLLANDE, Président de la République par Raymond DEPARDON, photographe. Source : site officiel de la Présidence de la République.

Bob Dylan aux Vieilles Charrues 2012. Knockin’ on heaven’s door. Et cette fois, c’est pour de vrai.

bob-dylan-vieilles-charrues-2012-shotsPour un peu, si j’avais écrit ce billet trois jours plus tard, on aurait presque pu croire à un poisson d’avril. Annoncer la venue de Bob Dylan au festival des Vieilles Charrues, c’est un peu comme évoquer les noms de Neil Young ou du mythique combo autralien AC/DC sur la plaine de Kerampuilh et ça, j’ai déjà donné, les lecteurs assidus de Shots le savent bien. Hier en fin de journée, quand j’ai vu passer l’info en direct live sur mon Twitter, émanant d’une source radicalement fondée, j’ai quand même pris le soin de faire une recherche dans Google actus et puis je suis revenu sur Twitter pour beugler à tout va « Bob Dylan aux Charrues ! Bob Dylan aux Charrues ! » excité comme un gamin devant son arbre de Noël. Il faut avouer que c’est un très, très beau cadeau. Mes premières pensées vont aux programmateurs des Vieilles Charrues qui rêvent d’accrocher ce nom à l’affiche de leur beau festival. Ah ! Voir Dylan et mourir, en paix. Pouvoir enfin aller taper aux portes du paradis en se disant que cette fois, on a fait le tour, l’histoire est bouclée, clos cachetée. Dylan, Bob Dylan. Un mythe absolu, légende des sixties qui va chanter à deux pas d’une scène baptisée Kerouac, du nom de celui qui entraîna avec lui toute une génération de beatnicks, tu le crois ça ? Une discographie longue comme le bras, figure incontournable des années soixante et soixante-dix, une trentaine d’albums, un parcours semé d’embûches, de coups de gueule tonitruants et puis au bout de la route les honneurs, la reconnaissance, la gloire. Aujourd’hui, qui ne se recommande pas de sa paternité, qui ne revendique pas une influence dylanienne ? D’ailleurs on dirait bien que le mot songwriter a été inventé pour lui. Bref, n’en jetez plus ! Bob Dylan aux Vieilles Charrues – ouais je sais ! On ne s’en lasse pas hein ? – ça renvoie tout ce qu’on a vu depuis vingt ans au rang de l’anecdote, même le boss en 2009 ? No offense, mais oui, même le boss. Là, on est dans le gros calibre, le superlatif, le lyrique. Pour atteindre ce niveau, il faudrait faire venir les Rolling Stones ou Paul Mac Cartney l’an prochain (tiens, en voilà deux idées qu’elles sont bonnes). Voir Dylan et mourir, d’accord. Mais le plus tard possible, si ça ne vous dérange pas. Moi, je peux pas, en tout cas pas tout de suite, parce que le mois suivant, voyez-vous, en août j’ai rendez-vous avec Miossec à la fête de bruit dans Landerneau et puis j’ai aussi rendez-vous avec David Guetta pour faire la fête all night long (et à l’occasion faites-moi penser de demander à Guetta s’il a aussi été influencé par Bob Dylan), alors excusez-moi, mais la mort attendra et le paradis avec elle. Ou alors petite, la mort et le plus souvent possible. Orgasmique, jouissive, heureuse. Comme un rêve de gosse, les poings sur les hanches, un p’tit gars de chez nous qui regarde une affiche, se dit que cette fois, c’est pour de vrai et répète, incrédule. Bob Dylan aux Charrues ! Bob Dylan aux Charrues !

voir le site internet des Vieilles Charrues

relire aussi l’article écrit il y a quatre ans (déjà) ici-même, sur Shots.

Mansfield Tya. Dans les bras de Nyx, déesse de la nuit.

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Je suis sorti secoué, lessivé, éreinté, essoré, subjugué du set de Mansfield Tya. Depuis, j’essaie (vainement) de reprendre mes esprits, en écoutant notamment NYX, le nouvel opus des deux damoiselles du duo nantais. Un signe qui ne trompe point. Bon, déjà il y a quelques mois, j’avais eu l’occasion d’approcher l’univers musical de ce groupe totalement atypique, d’effleurer la beauté, la douceur vénéneuse et la violence de leurs compositions. J’avais écrit un billet pour le site du Vauban sur la venue du groupe en octobre à l’invitation des filles de CoNNe AcTioN et là j’avais pris, coup sur coup, deux titres en pleine gueule. Animal, d’abord, une composition étrange, un univers étrangement fascinant, mélange de voix baroques et de pizzicatos violonesques assumés avec une assurance parfaitement maîtrisée et là je m’étais dit, en me parlant à moi-même, mais putain, what the fuck, on ne m’avait donc rien dit ? Et puis par dessus, il y avait eu un autre titre qui a tourné en boucle, à la fois sur le site du Vauban et dans ma tête pendant des mois et il ne fut pas rare que l’envie me prenne de fredonner « il n’y a pas d’étoiles sur le plafond… » régulièrement dans la journée, ce qui agaçait considérablement mon entourage. Bref. J’étais accro. Mansfield Tya était entré dans ma tête, par la grande porte, sans effraction, avec douceur et volupté, instillé dans mes veines comme un divin poison. Comme j’aime, en somme.

Et puis il y a eu le set du Vauban. Sur scène, deux synthés, une batterie et deux filles, Julia et Carla. L’une vocalise pendant que l’autre s’applique, désinvolte mais consciencieuse sur son violon et là, dès la première note, Ô mes petits frères et sœurs ! Un frisson qui m’envahit le cortex, me secoue la carlingue de haut en bas, quelque chose d’indéfinissable, de doux et en même temps de violent, comme une passion, un feu, une petite mort, un ange exterminateur. Mansfield Tya c’est une tornade, un truc qui te prend, te soulève et qui ne te lâche plus. Ça passe ou ça casse. Soit on aime, radicalement, soit on déteste définitivement, mais avec elles, pas de juste milieu, pas de peut-être, de oui pourquoi pas ? Ça n’évoque rien, c’est à la fois de la pop, mâtinée de son baroque qu’on croirait tout droit venu de temps lointains, à voir ces deux filles faire tout avec brio on pense au son rock minimaliste des White stripes et puis non, ça repart un peu plus loin, je ferme les yeux et la complainte des voix me rappelle la douceur des filles du trio Au revoir Simone, mais pas pour très longtemps parce que Julia est déjà à la batterie et cogne sur ses fûts comme une furie, mais toujours avec élégance. Totalement désinvolte, cette Julia, c’est marrant elle me rappelle vaguement quelqu’un, croisé aux Vieilles Charrues, dans un univers parallèle, sans doute. Mansfield Tya me tient et ne me lâchera plus. Une petite heure à peine et l’oiseau s’est (déjà) envolé. C’est d’ailleurs le seul (petit) reproche qu’on pourra faire au duo, on ressort un peu frustré tellement c’était bien, tellement c’était bon, tellement qu’on a envie d’en reprendre encore un peu, comme quand on a envie de lécher le fond de la casserole avec ses doigts, avec gourmandise, mais non, enough is too much, c’est fini et putain ! C’était vraiment bon…

Finalement on ne pouvait imaginer meilleure ouverture que Mansfield Tya pour cette première édition d’Astropolis collection Hiver. J’ai rencontré Julia, après le set, elle et son regard bleu azur. Je lui ai dit que j’avais cru croiser son chemin par le passé et elle m’a regardé en souriant avant d’ajouter : « Ah ! Je vois que vous avez rencontré ma sœur… » Je n’ai pas insisté et puis j’ai balancé un hasardeux « j’aime beaucoup ce que vous faites » avant d’essayer de ma rattraper maladroitement sur un truc aussi convenu (en deux mots). Julia, aussi lumineuse à la ville qu’à la scène, pas la peine d’en rajouter. Putain de concert. Mansfield Tya est entré dans mon Panthéon musical, en douceur, avec l’élégance définitive qui est la marque de fabrique de ce duo intemporel. Entre Miossec et Bashung, entre Gainsbourg et Daho, Florent Marchet et François Audrain, Romain Humeau et Eiffel, entre Mozart et Au revoir Simone, il y a désormais Mansfield Tya, regard bleuté, mélange sublime de voix et délicieuses bidouilles sonores qui m’emportent ailleurs, loin d’ici, dans les bras de Nyx, déesse de la nuit…

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voir l’article et des vidéos sur le site du Cabaret Vauban