Mansfield Tya. Dans les bras de Nyx, déesse de la nuit.

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Je suis sorti secoué, lessivé, éreinté, essoré, subjugué du set de Mansfield Tya. Depuis, j’essaie (vainement) de reprendre mes esprits, en écoutant notamment NYX, le nouvel opus des deux damoiselles du duo nantais. Un signe qui ne trompe point. Bon, déjà il y a quelques mois, j’avais eu l’occasion d’approcher l’univers musical de ce groupe totalement atypique, d’effleurer la beauté, la douceur vénéneuse et la violence de leurs compositions. J’avais écrit un billet pour le site du Vauban sur la venue du groupe en octobre à l’invitation des filles de CoNNe AcTioN et là j’avais pris, coup sur coup, deux titres en pleine gueule. Animal, d’abord, une composition étrange, un univers étrangement fascinant, mélange de voix baroques et de pizzicatos violonesques assumés avec une assurance parfaitement maîtrisée et là je m’étais dit, en me parlant à moi-même, mais putain, what the fuck, on ne m’avait donc rien dit ? Et puis par dessus, il y avait eu un autre titre qui a tourné en boucle, à la fois sur le site du Vauban et dans ma tête pendant des mois et il ne fut pas rare que l’envie me prenne de fredonner “il n’y a pas d’étoiles sur le plafond…” régulièrement dans la journée, ce qui agaçait considérablement mon entourage. Bref. J’étais accro. Mansfield Tya était entré dans ma tête, par la grande porte, sans effraction, avec douceur et volupté, instillé dans mes veines comme un divin poison. Comme j’aime, en somme.

Et puis il y a eu le set du Vauban. Sur scène, deux synthés, une batterie et deux filles, Julia et Carla. L’une vocalise pendant que l’autre s’applique, désinvolte mais consciencieuse sur son violon et là, dès la première note, Ô mes petits frères et sœurs ! Un frisson qui m’envahit le cortex, me secoue la carlingue de haut en bas, quelque chose d’indéfinissable, de doux et en même temps de violent, comme une passion, un feu, une petite mort, un ange exterminateur. Mansfield Tya c’est une tornade, un truc qui te prend, te soulève et qui ne te lâche plus. Ça passe ou ça casse. Soit on aime, radicalement, soit on déteste définitivement, mais avec elles, pas de juste milieu, pas de peut-être, de oui pourquoi pas ? Ça n’évoque rien, c’est à la fois de la pop, mâtinée de son baroque qu’on croirait tout droit venu de temps lointains, à voir ces deux filles faire tout avec brio on pense au son rock minimaliste des White stripes et puis non, ça repart un peu plus loin, je ferme les yeux et la complainte des voix me rappelle la douceur des filles du trio Au revoir Simone, mais pas pour très longtemps parce que Julia est déjà à la batterie et cogne sur ses fûts comme une furie, mais toujours avec élégance. Totalement désinvolte, cette Julia, c’est marrant elle me rappelle vaguement quelqu’un, croisé aux Vieilles Charrues, dans un univers parallèle, sans doute. Mansfield Tya me tient et ne me lâchera plus. Une petite heure à peine et l’oiseau s’est (déjà) envolé. C’est d’ailleurs le seul (petit) reproche qu’on pourra faire au duo, on ressort un peu frustré tellement c’était bien, tellement c’était bon, tellement qu’on a envie d’en reprendre encore un peu, comme quand on a envie de lécher le fond de la casserole avec ses doigts, avec gourmandise, mais non, enough is too much, c’est fini et putain ! C’était vraiment bon…

Finalement on ne pouvait imaginer meilleure ouverture que Mansfield Tya pour cette première édition d’Astropolis collection Hiver. J’ai rencontré Julia, après le set, elle et son regard bleu azur. Je lui ai dit que j’avais cru croiser son chemin par le passé et elle m’a regardé en souriant avant d’ajouter : “Ah ! Je vois que vous avez rencontré ma sœur…” Je n’ai pas insisté et puis j’ai balancé un hasardeux “j’aime beaucoup ce que vous faites” avant d’essayer de ma rattraper maladroitement sur un truc aussi convenu (en deux mots). Julia, aussi lumineuse à la ville qu’à la scène, pas la peine d’en rajouter. Putain de concert. Mansfield Tya est entré dans mon Panthéon musical, en douceur, avec l’élégance définitive qui est la marque de fabrique de ce duo intemporel. Entre Miossec et Bashung, entre Gainsbourg et Daho, Florent Marchet et François Audrain, Romain Humeau et Eiffel, entre Mozart et Au revoir Simone, il y a désormais Mansfield Tya, regard bleuté, mélange sublime de voix et délicieuses bidouilles sonores qui m’emportent ailleurs, loin d’ici, dans les bras de Nyx, déesse de la nuit…

voir le site internet de Mansfield Tya

voir l’article et des vidéos sur le site du Cabaret Vauban

NiceFlex. Une bonne idée cadeau de Noël pour les photographes en herbe. Et pour les autres aussi.

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J’ai déballé et ouvert la boîte avec la même frénésie, le même enthousiasme que j’avais, le matin de Noël, lorsque j’étais enfant. Là, on n’est pas encore en novembre mais c’est déjà Noël, a dû penser la responsable du service presse de chez Pearson France en m’envoyant ce joli coffret NiceFlex. Me voilà donc en train d’ouvrir ma boîte et pendant un instant je retrouve la joie de la découverte, comme lorsqu’un jour de décembre ma chère mère avait eu le bon goût de m’offrir un reflex pour mon douzième anniversaire, je m’en souviens comme si c’était hier, un Zenith E soviétique à cellule frontale avec un 50mm f1,8, le tout pesant pas loin d’une tonne. Mais c’était magique de passer l’œil à travers le viseur. Je n’imaginais pas alors combien tout cela allait modifier radicalement ma vie et devenir une addiction, une dope, une passion. Et en découvrant ce petit appareil photo rigolo, je retrouve un peu mon regard d’enfant.

Mais au fait ! C’est quoi NiceFlex ? C’est un petit appareil photo en plastique, un peu comme un Lomo ou un Holga mais en nettement moins cher et au moins aussi fun. Derrière le projet NiceFlex et sa dégaine très vintage, il y a un projet, l’envie de s’amuser, de produire des images un brin décalées et tout cela nous est proposé par Eric MARAIS à qui on devait déjà chez le même éditeur le projet Sténopé (lire ici l’article sur Shots). Lui, Eric, pas besoin de demander s’il a gardé ses yeux d’enfant, la photo rigolotte, créative et décalée, il est tombé dedans quand il était petit. Le genre de gars à trafiquer son boîtier, à adapter des filtres, à recycler une vieille chaussette pour créer un flou artistique et finalement sortir des images comme personne.

Eric MARAIS propose avec son NiceFlex trois ou quatre lentilles, une pellicule 24 poses 200 iso couleurs et un charmant petit fascicule qui retrace l’histoire des toys cameras, de Lomo à Holga en passant par Diana, Blackbird et autres Agfa Clack. Et puis après l’histoire, petit cours théorique et rudement bien expliqué sur les fondamentaux de la photographie : expo, diaphragme, profondeur de champ, vitesse de déclenchement, choix du film et des sensibilités, couleur ou noir et blanc, … C’est d’ailleurs cet aspect pédagogique, autant que le côté plaisir qui retient mon attention. Non seulement avec NiceFlex on s’amuse en produisant des images sur lesquelles on n’a pas toujours un contrôle absolu mais en plus le débutant ou l’apprenti photographe comprendra les bases de la photographie, un postulat dont on est, il faut bien l’admettre, assez éloigné avec les actuels boîtiers numériques et leurs cohortes d’automatismes…

Vous l’aurez compris. Si pour vous la photographie rime avec numérique, informatique, autofocus, mode P, gestion des hauts iso, bidouille Lightroumesque et qu’en plus, ça fait un bail que vous avez perdu vos yeux d’enfant, alors définitivement NiceFlex n’est pas fait pour vous. En revanche, si vous êtes resté un(e) grand(e) gamin(e), que chaque année vous vous sentez envahi par l’esprit de Noël, que vous aimez l’imprévu, l’incontrôlable, la théorie du hasard, le vintage, si vous avez envie de comprendre un concept aussi magique que, je ne sais pas moi, la profondeur de champ par exemple, bref si vous avez envie de vous amuser, alors aucun doute. Offrez ou offrez-vous un coffret NiceFlex et ouvrez les portes de l’inconnu. De cet enchantement qui fascine les gens depuis Nicéphore Niepce, de cette incroyable alchimie qui fixe des cristaux d’argent et qu’on désigne sous le nom de photographie.

coffret NiceFlex (existe en 3 ou 4 lentilles), 29,90€ (Ed. Pearson France)

Yelle ou l’histoire de la petite grenouille verte devenue Princesse.

yelle-vieilles-charrues-scene-graal-par-herve-le-gall-shotsIl était une fois un photographe de concerts qui traînait ses guêtres dans tous les festivals du Royaume. Ce photographe qui était un bon gars, quoiqu’un peu bougon, avait pour passion de capturer des images dans une boîte magique que seuls quelques initiés comme lui étaient vraiment capables de maîtriser non mais sans blague ! Ainsi donc cette année-là (lalala lalala), alors qu’il s’en allait sur les verts chemins des contrées du nord, il croisa la route d’une petite grenouille verte bien jolie malgré son statut de grenouille. “Croâ !” fit la grenouille ! Ôte toi de mon chemin, maudite bestiole, ou j’assaisonne tes cuisses que tu as fort jolies au demeurant d’ail, de boursin prêt à cuire et de fines herbes lui lança le photographe, plus chonchon que jamais. “Mais ! Je ne suis pas celle que tu croâ !” répliqua la reinette en sautillant sur le bras du massif central, je suis une princesse ! “C’est cela oui !” répliqua le photographe goguenard avant d’ajouter “et moi je suis le Prince Philippe et si ça continue tu vas me demander mon 06. Allez ! Ouste ! J’ai à faire ! Je vais à Artrock et je suis en retard !”. La petite grenouille expliqua alors qu’elle aussi se rendait au pays d’Artrock et que le voyage serait moins long si elle pouvait embarquer, et qu’elle serait discrète, ce qui fut fait mais à condition qu’elle se taise.

Ainsi donc l’équipage arriva en vue d’Artrock, le photographe laissant là la petite grenouille vaquer à ses occupations tandis que lui s’en allait capturer l’image des étoiles. Puis, un soir venu, le photographe croisa une frêle jeune fille qui s’agitait en tout sens sur une scène, arborant un collier en plastique multicolore du plus mauvais goût tout en scandant des mots mis bout à bout qui n’avaient ni queue, ni tête en tout cas pour lui. Mais, laissant son instinct le guider, ce qui lui avait bien réussi par le passé, il décida finalement de capturer quelques images, même si ces gesticulations en rythme n’étaient pas sa tasse de thé. Il avait seulement retenu un prénom, aussi étrange que le regard chestnut de la demoiselle. Yelle. “Elle ira loin, cette petite !” avait prédit un condé de la programmation, ce qui avait fait bien rire le photographe qui s’en était retourné en se frottant le ventre qu’il avait par ailleurs fort dodu, à l’époque.

Le temps passa et le photographe prit quelques années, perdit quelques kilos, cheveux et certitudes. Il arpentait moins les concerts mais avait rempli sa besace de milliers d’images, de petits princes en herbe, de princesses et de rois déchus. Ah ! Ça, il avait bourlingué, traînant ses boîtes magiques du nord au sud et d’est en ouest. Il repensait parfois à la petite grenouille, se demandant dans l’assiette de quel prince elle avait pu connaître un funeste destin. Et c’est ainsi que ce soir-là il se retrouva à CharruesLand, petit royaume magique de Kerampuilh qui chaque année depuis des temps immémoriaux célébrait le culte de la terre, du sillon, de la musique, des patates au lard et de la bière Coreff en vente partout, surtout au bar numéro 4. Ce soir-là donc, l’homme qui avait pris un raccourci pour aller de Glenmor à Gwernig se retrouva par hasard sur le chemin de Grall, rien avoir avec le Saint mais plutôt du nom du barde breton. Alors qu’il s’approchait de la scène, il lui sembla reconnaître une silhouette, là, sur la scène, devant un auditoire consumé et plein à rabord. D’abord il y avait cette figure, longiligne et magnifique, drapée d’une tunique aux fils cousus d’or, de rubis et d’émeraudes, la tête encapuchonnée, baissée, comme un boxeur prêt au combat. Welcome to fight club. Et puis vinrent la musique, les sons, une mise en lumière parfaite, un show énergique, vibrillonant, étincelant, une voix posée, parfaitement rythmée, un gros son, vous savez ? De celui qui donne envie de taper du pied pour mieux entrer dans le rythme, se laisser envahir par le rythm of the beat comme disait ce cher Peter, prince de la Genèse et de Bath réunis. Diantre, mais qui était donc cette princesse de l’électro que le monde entier, semble-t-il, nous envie ? C’est lorsque la capuche tomba que la vérité apparut. Lorsque le regard de la demoiselle croisa les collimateurs de la boîte magique du photographe, bouche bée. Il lui sembla qu’elle lui parlait. La petite grenouille était devenue princesse par sa seule grâce, par sa maîtrise des images et des sons. On était à mille lieues de l’esquisse. Le photographe était ému. Il écrasa une petite larme sur son gros cœur de vieux con et s’en repartit vers d’autres aventures. En quittant la scène, la princesse lui fit un petit signe de la main dont il eut la faiblesse de croire qu’il lui était adressé. Sur la route de Gwernig, alors qu’il repartait vers sa cinquième nuit, son fidèle compagnon D3s en mains, le photographe croisa une petite grenouille des champs qui lui dit : “Croâ tu en moi ?”

photo : Yelle. Festival des Vieilles Charrues, scène Xavier Graal (crédit photo : Hervé LE GALL)

voir le site web de Yelle.

Vieilles Charrues, à la moitié du sillon.

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Voilà quelques nouvelles de moi. Deux jours déjà aux Vieilles Charrues à traîner des pieds sur ma jolie plaine de Kerampuilh, sautant de Kerouac à Glenmor (les deux scènes principales) avec l’enthousiasme d’une abeille sur un bouquet de pâquerettes. J’ai engrangé une quinzaine de concerts, en essayant d’abord de faire de la bonne image. Certains groupes sont clients, en font parfois des tonnes comme les teutons de Scorpions. Dans le désordre, parmi les claques, j’ai adoré Kaiser Chiefs (sur Never miss a beat j’étais comme un gamin dans la fosse entouré de photographes très sérieux), Lisa Kekaula de The Bellrays irradiant une énergie électrique dantesque comme d’hab. Comme prévu The Octopus a envoyé le bois, le vainqueur des Jeunes Charrues a donné un set très pro, avec Dominic Sonic en guest. Idem pour Siam, scène Gwernig, avec de très chouettes lumières. Quelques gouttes de pluie, mais on a vu pire. Pour le moment dans les coups de cœur (ça va en étonner plus d’un) il y a le concert de Yelle sur la scène Graal. Un show millimétré, tracé au cordeau, pas de fausses notes, une perfection scénique qui m’a bluffé. Croisé François Hollande, souriant, en campagne (bretonne), très souriant avec François Cuillandre, Jean-Yves Le Drian et Christian Troadec. Ah oui ! J’oubliais. Très joli set de Pulp, j’ai fait quelques stage portraits de Jarvis Cocker, vous m’en direz des nouvelles. Tout cela bientôt sur Cinquième nuit. Idem pour Monsieur Eddy (Mitchell) dont c’était paraît-il une des dernières séances. Voilà pour l’essentiel. C’est les Vieilles Charrues, un truc unique, un peu hors du temps et du monde. Aujourd’hui troisième jour, sept ou huit concerts sur ma feuille de route et ce soir la vingtième édition aura déjà presque vécu.

Sur la route de la vingtième édition des Vieilles Charrues 2011. Je suis un bénévole.

festival-vieilles-charrues-2011-sur-shotsOn y est presque. Vingt ans que ça dure et chaque année, on a beau se dire, on a beau se convaincre, il y a toujours cette petite dose de stress, la bouche qui se dessèche, la gorge qui se noue. Je repense à la première fois où j’ai shooté Muse à Glenmor. Un vieux briscard photographe m’avait pourtant prévenu. Un conseil Hervé, trace dans la fosse, face à la scène et surtout, ne te retourne pas. Alors j’étais entré dans le pit comme disent les anglais et je m’étais retourné, évidemment. Putain de public que celui de Kerampuilh. Inimaginable vu de la fosse et encore mieux vu de la scène. Je me souviens du regard du petit Jamel Debbouze, ébahi devant près de soixante mille personnes. Dans le genre stand up, Gad Elmaleh avait fait tout un sketch autour du slogan “libérez Bob l’éponge“, promettant d’en parler avec Ingrid Bettancourt. Des souvenirs, j’en ai des caisses, plein ! Mais c’est surtout des visages, des figures, des gens quoi. Parce que les Vieilles Charrues voyez-vous, c’est une histoire de gens, d’abord. Si tu n’as pas compris ça, tu as raté une marche, t’as loupé un truc quoi. À la base, les Vieilles Charrues c’est une blague de potaches, de p’tits gars de la campagne, du centre Bretagne qui décident de monter un truc entre eux, un truc pas très sérieux entre kermesse et foire du grand n’importe quoi comme son désormais célèbre lancer de kabigs. Gast ! À Carhaix on ne manque ni d’humour et encore moins d’imagination. Ce plan entre potes aurait pu rester anecdotique, mais au fil des ans, l’histoire a pris de l’ampleur et nous voilà à la vingtième édition, après que tout le gratin de la scène française et internationale soit passée mouiller le maillot entre les scènes Glenmor, Kerouac et Graal, au Cabaret breton rebaptisé cette année scène Gwernig en référence à Youenn, le plus breton des poètes américains et réciproquement, pote de Jack Kerouac, le vagabond solitaire dont le père lui répéta jusqu’à son dernier souffle “Ti Jean, n’oublie jamais que tu es breton“. C’est le genre de promesse que les gars de Carhaix ont dû se faire, il y a vingt ans. Ne jamais oublier qui ils sont, d’où ils viennent, ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Et tout ça tient en un mot. Bénévoles.

Car sans bénévoles, ce festival n’existerait pas, tout simplement. Cet engagement, cet acte gratuit, désintéressé, me touche beaucoup. Il en faut, des manches retroussées, pour faire avancer chaque année la charrue et creuser le sillon dans la terre carhaisienne. Il en faut pour faire émerger le plus grand festival européen (et assurément le plus beau, le plus vrai, le plus authentique) de ce bout de terre au milieu de la Bretagne, mais le jeu en vaut la chandelle. Pour vous en convaincre, c’est assez simple finalement. Il suffit de venir aux Vieilles Charrues par la route. Une rocade à quatre voies, des échangeurs, un plan routier qui brise l’isolement de la région centre Bretagne. Voilà. Ça c’est l’effet Vieilles Charrues. Parce le festival ne dort pas, tel un vieil Oncle Picsou sur des matelas de dollars, non. Ce festival est généreux, il redistribue et chacun ici profite largement des retombées de cette manne économique. En cela, les Charrues sont un moteur, créant une dynamique régionale. Cette richesse, les gars de Carhaix et des environs ne l’ont pas volée. Cette richesse les a aussi rendu libres de toute pression économique ou politique. Ils ont tous contribué au développement de la structure associative et la réussite de cette vingtième édition est un peu leur récompense à tous. Tous bénévoles, tous égaux devant la réussite. Sold out, comme on dit en anglais. Quatre jours de fête qui affichent complet, quelle putain de récompense ! Je pense qu’un jour je serai vieux et je sais que ce jour-là le boîtier pèsera trop lourd sur mon épaule. Qu’importe l’usure du temps. Tant que ce festival existera, tant que mes yeux verront ou que mes oreilles entendront, je veux bien parier que je serai chaque été à Kerampuilh. Ne serait-ce que pour croiser les bénévoles, partager leurs sourires et leurs coups de gueule, humer les odeurs de frites et de patates au lard, partager une Coreff ou un Breizh Cola, boire un verre de lait au petit matin avec les jeunes agriculteurs. Tracer le sillon avec les inusables frères Morvan. Voir les photographes entrer dans le pit sans se retourner. Regarder le soleil se coucher sur la plus jolie plaine de Bretagne. Et partager. Encore une fois.

cliquez ici pour voir le site internet des Vieilles Charrues 2011.

À la découverte du sténopé. Les fondamentaux de la photographie, comme un rêve de gamin.

un-stenope-signe-eric-marais-sur-shotsJ’étais minot, j’avais quoi ? Onze ans, douze peut-être. J’avais vu l’affiche à la Maison pour tous du coin. L’affiche disait “Construisez vous-même votre appareil photo !” Bigre ! C’était possible ça ? Je m’en souviens comme si c’était hier. Le responsable du stage (qui durait un après-midi) était un vieux baba hirsute d’au moins trente-cinq ans qui en savait long, certes, sur la fabrication d’un sténopé, mais qui n’avait guère le sens de l’humour. Moi j’étais là avec mon copain plutôt pour la déconne et la photographie dans un carton à chaussures était à mille lieues de mes préoccupations ludiques. Je ne le savais pas encore, mais ça n’allait pas durer. Cet après-midi là, j’ai découvert un truc magique qui allait changer ma vie de manière radicale. Un truc tout simple finalement. Une boîte en carton, un petit trou fait avec une épingle, un morceau de papier photographique et on laisse la magie opérer. Magie. C’est le mot quand on parle de sténopé. Alors ce matin, quand j’ai reçu au courrier le communiqué de l’éditeur Pearson France sur le bouquin d’Éric MARAISla photographie au sténopé” j’ai été submergé par une émotion vraie. Un retour dans le passé, un bond de plus de quarante années en arrière.

Fabriquer un sténopé, rien de plus simple. Une boîte bien étanche à la lumière (une chambre noire finalement) qu’on peint en noir mat à l’intérieur pour éviter que la lumière ne se réfléchisse pas, un morceau de papier photo collé sur le fond, un trou et en avant Guingamp ! Le diamètre du trou est important, d’ailleurs les anglais qui ont le sens du détail désignent le sténopé du nom de “pinhole photography” (le trou de l’épingle). On expose pendant “un certain temps“, on explore comme le fit sans doute en son temps ce cher Joseph Nicéphore Niepce, on découvre avec stupeur que l’image s’imprime à l’envers, on découvre aussi que selon la taille du trou (de l’ouverture donc) certains objets sont plus ou moins flous. Alors on comprend les notions de temps d’exposition, d’ouverture, de profondeur de champ et quand on a pigé ça, on a compris la base de la photographie. En fait, avec le sténopé, on accède aux véritables fondamentaux de la photographie. C’est cette expérience incroyablement excitante qui m’a donné l’impulsion, l’envie d’aller plus loin. J’étais fasciné par l’image à l’envers, sans savoir que mon œil fonctionnait exactement de la même façon. D’ailleurs j’avais suggéré que, peut-être, un jeu habile de miroirs pourrait permettre de visualiser la photo à l’endroit, ce qui avait beaucoup agacé notre moniteur baba chevelu…

Éric MARAIS a eu la géniale et délicieuse idée de proposer avec son ouvrage “La photographie au sténopé” un appareil à monter soi-même. Avec ce bouquin, vous allez découvrir un monde, créer des images au charme suranné, un brin romantiques, toujours incertaines, souvent décalées. Ça ne coûte presque rien, c’est vraiment un chouette cadeau à faire à un p’tit gamin de onze ou douze ans qui ne sait pas quoi faire de ses jeudis après-midi (enfin ! De ses mercredis, de nos jours…). Le sténopé, c’est une porte entrouverte où la création n’a qu’une limite. Celle de votre imagination.

coffret “La photographie au sténopé” par Éric MARAIS prix public 21€ (Éditions PEARSON France)

Siam. L’amour à trois. Comme une désespérance heureuse.

siam bruno leroux fany labiau en novembre 2010 au cabaret vauban brest
Comment reconnaît-on un bon album, je ne dis pas un pur album, non, ça, c’est pour plus tard, mais comment décèle-t-on qu’un album a franchi la limite, passé la barrière comme disait cette vieille fripouille de Schopenhauer, pour s’installer de manière durable dans le gotha des albums de musique qui vous font du bien ? On y revient sans cesse, mué par une force irrépressible, un truc qui vous attire sans vraiment trop savoir pourquoi, comme un junkie qui demande sa dose, comme un alcoolo en fin de parcours, au petit matin Boulevard Clemenceau mécontent de constater qu’à six heures du mat’ le bar du Vauban n’est même pas encore ouvert. Ouais, c’est ça un bon album. Un truc dont tu as envie et qui te fait du bien. Parfois, c’est insidieux, un peu comme la passion, comme l’amour qui te tombe sur le coin d’la gueule sans que tu t’en aperçoives. Un jour, ça arrive et tu ne l’as pas vu venir. J’aurais pu vous dire tout le bien que je ne pensais pas de “L’amour à trois“, premier opus de Siam, duo brestois, comme certains sans même l’avoir vraiment écouté. Ça aurait facile, finalement, d’écrire une review tout en complaisance pour ces deux lascars que je connais depuis des lustres et qui font partie de mon deuxième cercle, mais non justement. Je ne voulais pas me mentir et encore moins mentir à mes potes. Alors, un soir, au Vauban, j’ai embarqué l’album avec moi, pour voir. Tout en douceur, sans violence, les titres se sont installés sur mon iTunes, calés entre une improbable Shania Twain dont je me demande toujours par quel prodige cette blonde peroxydée made in US a pu s’immiscer dans ma play list et l’estimable Steve Hillage, souvenirs de vieux baba chevelu et de pop made in Albion de bon aloi. Mais, encore une fois je m’égare, revenons à l’album de Siam

Un soir qu’au Vauban je traînais mes baskets pas très loin des water-closets, tiens ! Voilà que je me sers de la rime façon Gainsbourg pas tout à fait par hasard (et pas rasé) et puisque je vous parle de Serge, je m’étais entretenu avec Bruno (Leroux qui forme Siam avec Fanny Labiau. NDLR) au comptoir du bar du Vauban, entre limonade et café-cognac de l’éventuelle filiation entre les textes de Siam et les mots du grand Serge. J’avais reçu une fin de non-recevoir aussi sèche que définitive. Bruno, semble-t-il lassé qu’on lui rebattes sans cesse les oreilles d’une éventuelle inspiration gainsbourienne dans son écriture, m’avait ramené brutalement dans les cordes, m’assénant : “Et merde ! Je n’ai rien en commun avec Gainsbourg. Je n’ai pas été imprégné des ses textes, la seule chose que je connaisse vraiment de ce mec c’est l’image médiatique que le bonhomme renvoyait à la télé.” Dont acte. Je n’avais pas trop insisté sur le sujet qui semblait agacer mon interlocuteur. Pas plus de chance non plus sur une possible filiation avec Miossec. Aïe ! Sujet sensible mais inévitable. Là encore, le réveil fut brutal. Je décidais donc de mettre un terme à un exercice finalement assez casse-gueule et j’invitais Bruno à une séance pose-express sur le canapé du hall de l’hôtel Vauban, invitation qu’il s’empressa de décliner, évidemment.

Je devais donc chercher ailleurs, puiser dans d’autres sources, essayer de trouver une influence. Ou pas. Exit Gainsbourg. Quant à Miossec, le fait que Bruno Leroux ait fait partie du trio (avec Guillaume Jouan et Christophe Miossec) qui avait commis le définitif et somptueux premier album “Boire” n’était pas non plus un indice. Alors ? D’où vient cette pertinence, ce son, cette fluidité, cette beauté des mots ? Un ton, un son très french touch, une dégaine scénique qui n’est pas sans rappeler un Bashung voire un Daho période “Mythomane”, et des mots, des putains de mots que n’auraient sans aucun doute pas renié Lucien Ginzburg. “Comme un homme et sa maîtresse, comme deux amants en détresse, rien d’autre que l’amour, mais la foule nous entraîne et déjà la foule gronde, cours, mon amour, le temps change et je t’emmène, loin des peurs et loin des peines. Je meurs d’envie d’en finir dans ton lit, la nuit je tais nos cris…” Échec, certes, mais pas mat. Il m’en fallait plus. Finalement, le premier titre “Le club des caniches”, signé Miossec, m’apparaissait désormais en complet décalage avec le reste de l’album. Non, il me fallait chercher ailleurs. Peut-être dans le somptueux “Mercure” qui glisse entre les doigts sans qu’on puisse y faire quoique ce soit. C’est donc ça la signature de Siam, cette forme de désespérance heureuse, cette fuite en avant mâtinée de cynisme opportun, ce pied de nez à la vie. Je venais de comprendre et j’avais mis du temps (on ne se refait pas). Dès lors, Siam m’ouvrait les bras et chaque titre claquait à mes oreilles comme une évidence. Un phrasé de bandonéon, des envolées lyriques séchées par quelques riffs méchamment assénés, je n’avais désormais plus qu’une envie. Fermer les yeux et monter le son, encore, et encore. Comme à l’image du final de “Mercure”, entre pop et rock. Splendide. L’album se termine sur “Lionel” quelques mots touchants, graves, posés avec une douce délicatesse, le souvenir d’un ami, d’un frère. Un texte magnifique, soutenu par une ligne mélodique discrète qui exprime le sentiment avec pudeur et élégance. Non. On ne sort pas intact de l’écoute attentive du premier album de Siam.

Avec “L’amour à trois” Siam franchit avec allégresse et désinvolture cette barrière si chère au cœur d’Arthur Schopenhauer. Le duo signe un album qui restera, qui marquera l’histoire de la pop française, comme d’autres avant eux, en d’autres temps. Siam a la noblesse d’une lignée, héritier qu’il est de ce que la french touch a commis de meilleur avec une gouaille, un coup de gueule d’amour qui n’est pas sans rappeler la chanson réaliste à la Fréhel, celle-là même qui offrait des diabolos menthes au petit Lulu. La boucle est bouclée. Siam, c’est une osmose, quelque part au bout de cette rue qui mène à l’océan, c’est un peu tout ça en même temps, les mots, les sons qui mis bout à bout, me touchent, m’émeuvent et font que je reviens aux chansons de ‘L’amour à trois” avec ce petit plaisir sans cesse renouvelé. C’est à ça qu’on reconnaît un bon album. Au fond, Bruno avait raison. Les choses sont toujours beaucoup plus simples qu’elles n’y paraissent…

photo : SIAM au Cabaret Vauban en novembre 2010

voir le clip de SIAM “la nuit je tais nos cris”

Les dix commandements du photographe de concerts


1- En mode manuel tu travailleras
La photographie est un art subtil, un équilibre délicat entre une dose de lumière, un cadrage, une vitesse de prise de vue. Pour la photo de concerts, c’est encore plus vrai, encore plus complexe, parce que tout va vite, parce que le sujet bouge, parfois avec violence, dans une ambiance lumineuse souvent drastique. Il n’y a pas d’autre alternative que le mode manuel. Ceux qui te diront le contraire sont à côté de leurs pompes ou alors ils ont choisi la voie de la facilité, voire les deux. Parce que les modes priorités (ouverture ou vitesse) sont des modes automatiques qui ne disent pas leur nom et qu’en plus c’est très casse-gueule. D’ailleurs, quand je shoote en concert, il m’arrive parfois d’observer les photographes, quand il y en a. Si le pouce et l’index ne travaillent pas ensemble, l’un pour régler le diaph, l’autre pour la vitesse, c’est que le gazier est en mode semi-auto. Facile, on régle sur la plus grande ouverture et roulez jeunesse ! Sauf que la photo de concert, ça ne marche pas comme ça. Il faut savoir anticiper, observer les lumières, prévoir leur état à venir. Maintenant, à l’instant T tu es à 1/80ème et tu es sous-ex, dans deux secondes tu seras équilibré, une seconde plus tard tu seras sur-ex. Pas facile hein ? Non, pas facile. Mais quand c’est dans la boîte, tu sais ce que tu as fait ton taff.

2- En format RAW tu shooteras
En numérique, le format RAW permet tellement de choses fantastiques. Le RAW c’est un peu comme une machine à voyager dans le temps, la possibilité de corriger des erreurs ou de changer d’avis, sur la balance des blancs par exemple. Le RAW c’est aussi la possibilité de sauver un cliché. En fait, le format RAW n’est pas une option, c’est pour le coup un vrai commandement. Tu shooteras en RAW, tu ne discuteras pas et pis c’est tout. Si ton boîtier le permet, tu auras deux cartes. Sur mon D3s par exemple, j’ai une Sandisk Extreme 32Go qui stocke mes fichiers RAW et une 16Go qui stocke mes fichiers jpeg, dont je ne me sers d’ailleurs quasiment jamais. C’est une sécurité, comme un backup, au cas où l’enregistrement sur la carte dédiée au RAW merderait, ce qui ne m’est jamais arrivé.

3- En focale variable tu travailleras
Dans les petites salles il existe rarement des fosses réservées aux photographes. Alors tu choisis ton camp, jardin ou cour et tu n’en bouges plus. Les focales fixes offrent d’être généralement plus lumineuses mais les focales variables permettent de faire varier le cadrage sans bouger de l’endroit où on s’est planté. Pour moi c’est la meilleure option et c’est celle que je conseille. Dans une petite salle, un calibre 16-35 convient bien, sur une salle moyenne on opte plutôt pour un trans-standard comme le 24-120 (ou le 24-105) alors qu’en festival ou sur des salles vastes on tape plutôt au 70-200. Côté sac, fourre-tout, pas vraiment de solution idéale. La chestvest de Newswear, la ceinture Light belt de Lowepro équipée d’étuis Sliplock, sont de bonnes alternatives pour avoir son matos sur soi sans trop d’encombrement.

4- Les conditions difficiles tu privilégieras
La vie d’un photographe de concerts n’est pas un fleuve tranquille. J’aime particulièrement les petites salles, celles dont je dis souvent qu’elles sentent la bière et l’animal, pour paraphraser Miossec. Ambiance moite, lights difficiles, évolution compliquée dans le public, ça bouge dans tous les sens, parfois ça pogotte. En fait j’adore quand ça pogotte, j’ai vraiment le sentiment d’être dedans, il y a autant d’images à shooter sur scène que dans le public. J’ai comme ça quelques souvenirs de concerts épiques, porté par la foule. Les Bérus, Mass Hysteria, Aqme, au Vauban, c’était dantesque. Plus c’est difficile, plus la barre est haute, plus le plaisir de ramener de la belle image est intense.

5- En couleurs tu travailleras
Le concert, c’est la vie et la vie c’est la couleur. Il n’y a rien de plus beau qu’une belle image de concert pleine de couleurs. Et là tu me dis : “et le noir et blanc alors ?” Tu feras du noir et blanc quand le noir et blanc t’appelleras. Un jour, tu verras une image et tu sauras qu’elle s’impose en noir et blanc, mais attention ! Si tu crois que passer un cliché de la couleur au black and white va te permettre de rattraper le coup d’un cliché pourri, ce que tu te goures mon jeune ami ! Un cliché pourri en couleurs sera pourri en noir et blanc, mais rassure-toi. L’inverse est vrai. Et puis passer une photo couleurs en noir et blanc juste pour faire style (prononcez staïle), ça ne trompe personne.

6- Ton niveau d’exigence sans cesse tu relèveras
Il est long le chemin et les pièges nombreux, comme disait ce cher Étienne (Daho). C’est peut-être le côté le plus passionnant du parcours photographique, ce sentiment de toujours pouvoir progresser. Sois exigent. Tout le temps. Dans tes réglages, dans le choix de ton matériel, dans tes cadrages. Ne laisse rien passer. Et, surtout, ne compte pas trop sur le post-traitement pour rattraper les coups foireux. Un bon cliché, c’est brut de capteur. Zéro bidouille. De toutes façons une image moulinée à l’excès dans Lightroom et consorts, elle se reconnaît de loin et encore une fois ce genre d’image ne trompe personne, aucun pro de l’image en tout cas. En plus, le côté pervers de ce genre de moulinette, c’est qu’au final toutes tes images, à terme, se ressemblent. Et comme nombre de photographes utilisent les mêmes ficelles, tes images ressemblent aussi à celles du voisin.

7- Le meilleur seulement tu montreras
Tu as un privilège. Tu es à la fois metteur en scène, cadreur, directeur de la photo et en plus tu es ton premier spectateur. Quand tu dérushes, tu dois savoir immédiatement ce qui te fait vibrer, tu dois voir l’image qui fait wouah ! Sur de nombreux sites internet, on peut voir des galeries de photos de concerts avec vingt ou trente photos, c’est un signe qui ne trompe pas. Bien souvent d’ailleurs, plusieurs photos se ressemblent, l’hésitation à choisir entre tel ou tel cliché est palpable, on sent bien que le photographe n’a pas su se décider. Si tu n’as pas d’œil pour choisir le meilleur du meilleur, si tu ne sais pas et que tu optes pour la solution de facilité, c’est à dire de montrer tout et en vrac, tu mets à côté. Un conseil. Relis le sixième commandement.

8- Jamais tes clichés gratuitement tu ne donneras
Premier constat. Si tu fais de la photo de concert en espérant approcher des artistes au plus près et soigner ton égo, tu risques d’être vachement déçu. J’ai couvert beaucoup de concerts et à deux ou trois rares exceptions je ne compte pas d’ami dans ce milieu. Je fais très peu de tirages papier et par voie de conséquence il ne circule que très peu de tirages originaux. Je ne transmets jamais de fichiers haute déf. La photographie c’est mon travail et je ne travaille pas gratuitement. Donner ses photos c’est pervertir le système. Si tu veux être crédible, ne joue pas à ça.

9- Les artistes, le public, la prod tu respecteras
En règle générale, les photographes ont ce privilège d’obtenir une accréditation gratuite, ce qui est somme toute normale. Personne ne paye pour travailler. En revanche, une fois dans la place, je mets un point d’honneur à respecter les gens, simplement. D’abord les artistes, sans qui, naturellement, rien de toute cette magie n’existerait. Il est des artistes qui ne sont pas gênés par la présence de photographes, il en est même qui en jouent, qui s’en amusent. J’ai en mémoire des concerts épiques (avec Bryan Ferry par exemple), où la complicité était vraiment palpable et les photos sont à la hauteur de ce choc émotionnel. D’autres peuvent être gênés, voire angoissés par la présence d’un photographe. Il faut sentir le truc et s’adapter. Dans le pire des cas, il faut s’en aller, quitter la salle. Ensuite le public, qui paye sa place, lui. Si j’occupe une chaise, qu’il ne reste aucune place disponible, je laisse ma place. J’évite de bousculer le public, je ne fais pas le forcing pour accéder au premier rang. Et le respect c’est aussi d’applaudir l’artiste, avec le public. Enfin, la production, toute cette équipe, du producteur en passant par les ingés son, les lighteux, les roadies, bref, toutes celles et tout ceux qui font du spectacle vivant une réalité, qui prennent des risques financiers, humains. Du respect, de la discrétion vis à vis des gens, de tous ces gens grâce à qui nous, photographes, nous avons le privilège de travailler dans de bonnes conditions.

10- Ton chemin seul tu traceras
C’est le dixième commandement, c’est le dernier et c’est aussi le premier. Et il vaut pour vous toutes et tous qui lisez ces lignes. Vous serez seuls. Vous ne pourrez compter que sur vous-même et dans votre enfer personne ne vous entendra crier. Le photographe est un être solitaire par définition. Même très entouré, quand l’œil se rive au viseur, quand la scène se cadre dans l’attente de l’instant, plus rien n’existe, on est comme un autiste, seul et isolé dans son monde. Tout va très vite, la photo de scène c’est difficile, c’est complexe, on essaie de se souvenir des conseils et finalement on s’aperçoit qu’on n’en n’a gardé que quelques trucs basiques. Parce que finalement, on trace sa route tout seul, le boîtier en mains, on croise des gens qui au fil du temps vous reconnaissent. Quand vous arrivez dans un lieu et que le patron de lieux vous dit “Tiens, voilà le photographe“, quand un artiste vous offre un regard, un sourire, l’air de rien, comme s’il vous disait “Allez ! Prends ça et fais toi plaisir !” et quand quelques temps plus tard ce même artiste vous dit, en confidence “Vous me montrez beaucoup plus beau que je ne le suis dans la réalité !”, quand des gens du public vous sourient, quand une gamine vous dit “J’adore vos photos de Brian Molko !” ou qu’un barman vous offre une limonade (ah ! J’allais oublier ! Jamais d’alcool avant un concert… Pendant non plus d’ailleurs !) alors vous savez que vous êtes accepté, intégré, assimilé. Voilà. La route est dégagée et ton aventure peut commencer. Long is the road.

Rotor Jambreks University. Mes devoirs de vacances à la Rock Academy.

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L’idée est aussi simple que lumineuse, comme toutes les bonnes idées. La Rotor Jambreks University propose en un après-midi, de revisiter l’histoire du rock’n roll, de sa naissance à nos jours. Ça a l’air de rien, dit comme ça, j’y suis allé en me disant que j’étais incollable sur le sujet et finalement, j’ai appris plein de trucs. Par exemple que le p’tit gars Elvis Aaron Presley avait honteusement pompé certains répertoires du blues afro-américain, à commencer par le cultissime “That’s alright Mama” (excusez du peu), en 1954, alors que cette chanson avait été signée par Arthur Crudup huit ans plus tôt. Crudup n’a jamais réussi à faire reconnaître son bon droit et a fini sa vie dans la gnole. Rotor Jambreks embarque son public, alternant cours magistral et travaux pratiques. De chaque côté de l’écran, à gauche la petite scène façon Rotor, à droite un bureau sur lequel trône une mappemonde, le manuel de la Rock Academy et bien sûr une figurine d’Elvis Presley. L’histoire commence aux racines du rock’n roll et tout y passe, de l’analyse étymologique du terme rock and roll aux composants de cette musique, dont les tenants de le droite américaine la plus jusqu’au boutiste pensaient qu’elle venait directement de l’enfer. De vous à moi, cinquante balais plus tard, le credo des jusqu’aux Boutin n’a guère évolué. Chaque étape du parcours est ponctuée de reprises de standards parfaitement envoyés, balancés avec la maestria et la pêche qu’on connaît au gars Jambreks. Entre stand-up, mini-concert et approche sociologique de l’histoire de la musique contemporaine, Rotor Jambreks réussit son coup. On ne s’emmerde pas une seconde, on se marre beaucoup, on participe, on apprend plein de choses et quand c’est fini on se dit “ah ben merde alors ! C’est déjà fini ?” Le format est parfait, convient à tous les publics et nul doute qu’on va en entendre parler.

Concert et action sociale.
Tous les publics, justement, parlons-en. Ce concert-spectacle, qui s’est déroulé au Family, en préambule de la Fête du bruit dans Landerneau, était 100% gratuit. L’idée, qu’on doit à Régie Scène association, est on ne peut plus simple. Attirer un public qui ne vient pas aux concerts et leur proposer un spectacle de qualité, le temps d’un après-midi. Une idée réalisée en partenariat avec l’épicerie sociale et qui pourrait bien faire son chemin. Carol Consola de Régie Scène Association résume en deux mots le concept : “Notre objectif est d’établir des partenariats avec des entreprises motivées pour financer ce type de projet. Un mécénat permettant d’associer le nom d’une entreprise à une action sociale.” À y regarder de plus près, il est possible aujourd’hui, pour un budget raisonnable, de monter une affiche, sachant que l’asso (qui est en prise directe avec Régie Scène, l’un des acteurs majeurs en matière de production de spectacles en Bretagne) fournit l’ensemble du package, incluant la salle, le son, les lumières. D’ailleurs c’est ce qui m’a épaté dans ce projet. L’accueil du public avec de vrais billets de concerts, le confort de la salle (places assises), la qualité du spectacle offert et, cerise sur le gâteau (si j’ose dire), un goûter offert par l’épicerie sociale à l’issue du concert. Bon, si je résume… Une belle salle, une organisation motivée, un artiste généreux et enthousiaste, un public souriant et multi-générationnel, des lumières et du rock’n roll. Une certaine idée du bonheur, en somme.

écouter la version originelle de “that’s all right mama” par Arthur Crudup

Je ne serai jamais ami avec Arnaud Fleurent-Didier.

arnaud-fleurent-didier-la-carene-brest-2010Je ne serai jamais ami avec Arnaud Fleurent-Didier. C’est comme ça. Comme disait une artiste que j’ai photographiée et avec qui je ne serai jamais ami non plus, il y a des gens, tu les croises dans la rue, tu sais tout de suite que tu pourrais devenir leur ami, juste comme ça au feeling. Et vice versa. Pour Fleurent-Didier, c’est vice versa et c’est comme ça. On ne se sera jamais potes. On ne boira jamais de limonade ensemble au bar du Vauban en refaisant le monde, en se racontant des souvenirs d’anciens combattants, en devisant sur la couleur du ciel ou l’humeur du jour. On ne parlera pas de littérature, on n’évoquera jamais notre passion commune pour le cinéma de François Truffaut, surtout la période les deux anglaises. On ne parlera pas de sexe, encore moins de cul, il ne saura jamais que j’ai fantasmé au moins autant que son père sur Sylvia Kristel. On ne parlera pas de musique, je ne lui dirai jamais que je n’ai jamais osé dire à Miossec à quel point j’aimais l’album à prendre au moins autant que boire. Je ne lui dirai aucun de mes secrets, je ne lui parlerai pas de Vincent Delerm, je ne lui dirai pas pourquoi j’ai tant aimé écouter les cachets de Florent Marchet après son concert à la Carène. Il ne saura pas que je n’avais pas projeté de le photographier, que j’ai décidé in extremis de venir, juste pour suivre un instinct, une envie irrépressible. Je ne saurai jamais ce que signifiait son regard, était-ce une pause ? Était-ce un cadeau ? Un regard offert, façon Christophe Miossec, ou bien une façon élégante de me dire tiens, prends ça et maintenant va-t-en… Certes non, je ne serai jamais ami avec Fleurent-Didier, encore moins avec ses musiciens que je n’ai pas vus et pourtant il y avait deux filles, plutôt jolies mais non, je ne voyais que ce garçon bien sous tout rapport, fils de bonne famille, propre sur lui, racontant sagement sa vie, déroulant le film de sa vie avec autant d’aisance que de désinvolture, une pointe de cynisme salement efficace, des textes coupés au cordeau. Ce regard froid posant des mots avec une candeur glaciale. “La seule fille baisable du feu M’accorde un petit regard Un petit regard c’est bien peu Puis ça veut rien dire Un petit regard ça fait plaisir Ne sois pas trop exigeant.Arnaud Fleurent-Didier est tout ce que je déteste, un écorché vif, un talent à fleur de peau, une désinvolture qu’on n’espère qu’apparente. De temps à autre, il lâche un sourire, histoire de rattraper le coup. On voudrait s’enfuir, quitter l’endroit, prendre ses jambes à son cou, aller se perdre au fond d’un verre de rhum, sur le port, avec des marins et des femmes infidèles. Et puis non, un truc fait que je reste, quasi immobile, devant la petite scène de la Carène, côté jardin. Je shoote Fleurent-Didier, imperturbable, en me disant qu’après tout, j’en ai vu d’autres, des comme lui, qui se la jouaient artiste détaché, hein ? Comme lui ? Non, justement. Arnaud Fleurent-Didier n’est pas les autres. C’est un index unique, une pépite, une rareté. Un mec à part, complexe, étrange, inabordable. Un mec avec qui je ne serai jamais ami parce qu’on n’aurait rien à se dire, à vrai dire. On aurait juste, tout au plus, quelques regards à échanger. Et finalement, ça suffirait à mon bonheur. Car la vie, au fond, m’aura au moins appris une chose. Ne pas être trop exigeant.

voir les photos du set de Arnaud Fleurent-Didier à la Carène (Brest)

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