The Octopus au Vauban. Kick out the jam motherfucker !

the-octopus-shots-2013-par-herve-le-gallHier soir, j’avais la tête dans le cul. Et pas que. J’avais mal partout, dans les cuisses, dans le dos, à force de génuflexions, debout, accroupi, un genou à terre à chaque coup de sifflet du commissaire de course pendant le tour de Bretagne (c’est du vélo) sur le contre la montre à Huelgoat. Bref, hier 1er mai, c’était rideau. Alors la perspective d’aller taper un concert, concert de rock de surcroît, c’était pas vraiment joyeux. Seulement voilà. C’était pas n’importe quel groupe, c’était pas n’importe où. C’était the Octopus au Cabaret Vauban, deux excellentes raisons de se bouger le cul, aux alentours de huit heures du soir, de renoncer à la petite tisane du soir espoir, d’enfiler son kabig, route pêche destination l’avenue Clemenceau.

Il faut dire que les gars de the Octopus c’est pas une destination inconnue. Les petits gars de Douarnenez, vainqueurs du trophée des Jeunes Charrues en 2010, servent un rock authentique comme on l’aime ici, ce genre de rock bien poisseux qui colle sous les aisselles, celui qui, pour paraphraser une énième fois Saint Miossec (priez pour moi) sent la bière et la bonne chaleur de l’animal, dans la lignée des grands groupes US comme les Fleshtones. D’ailleurs, invariablement on ne peut s’empêcher de penser au combo de Peter Zaremba quand on voit the Octopus en live. Avec ce genre de groupe, on sait que tout peut arriver. On sent comme une tension, un climat de guerre civile bien palpable. C’est ce que j’ai vécu hier soir au Vauban, devant un noyau de public passablement excité, les Octopus déployant les grands moyens n’y sont pas allé de main morte, nous servant en rappel un bon Kick out the jam (motherfucker) des familles, une reprise qui avait de quoi défriser les moustaches des membres de feu MC5 s’ils n’avaient pas tous eu, plus ou moins, la mauvaise idée de casser leur pipe entre temps. C’était bon, bien gras comme un kouign amann de Douarn’, c’était épais, huileux et poisseux comme on aime. C’était du rock, c’était à Brest, hier soir. Vous avez raté un concert d’anthologie parce que vous avez préféré rester à la maison en slip kangourou à boire la tisane et à regarder la télé avec maman ? La prochaine fois, vous saurez. Retenez simplement leur nom. The Octopus. C’est du rock, de la musique de voyous et ça vous décalamine les esgourdes, en profondeur. Ça vous fait oublier une sale journée, le mal aux cuisses comme le mal de dos. C’est bon pour ce que vous avez. Mais surtout cette musique vous réveille, vous fait du bien et vous fait réaliser un truc essentiel. Vous êtes vivant.

photo : fin du concert de The Octopus au milieu du public (crédit photo Hervé LE GALL. Nikon D3s, Nikkor 24-120 f4, 12800iso)

Emel Mathlouthi au Cabaret Vauban. Et l’enfant que vous êtes encore Madame…

emel-mathlouthi-au-vauban-shots-2013En 1982, j’étais à Londres pour soutenir un artiste anglais qui s’était mis en tête, rendez-vous compte, de créer un festival de musiques du monde. Non, mais franchement, quelle inconscience ! En ces années de thatchérisme agravé, comment pouvait-on imaginer intéresser le public avec des musiques venues d’ailleurs, du Maghreb à l’Afrique ? Personne ou presque. La musique était classique ou anglo-saxonne et en dehors de ces frontières, point de salut. Ainsi donc en ce mois d’octobre, j’étais à Milton Keynes bowl avec ma compagne d’alors qui allait devenir ma femme d’aujourd’hui pour nous geler les miches de concert parce qu’évidemment il pleuvait ce jour-là, de cette pluie grasse et glaçante comme seule la perfide Albion peut nous en réserver. Ce soir-là, on avait vu un putain de concert qu’on baptisa six of the best pour d’obscures raisons de droit interdisant l’utilisation du nom du groupe, Genesis. Ce soir, en avril 2013, il y a du monde pour accueillir Emel Mathlouthi. Qui est-elle ? Je n’en sais rien. Ce que je sais d’elle, c’est qu’elle est tunisienne, qu’elle fait partie de cette jeune génération qui a poussé le printemps arabe vers le sommet et que, accessoirement, elle a une voix sublime. Cette voix, découverte par hasard en écoutant un titre, une protest song (Dhalem) qui m’a littéralement sidéré. Sur Twitter, j’avais envoyé ce message sybillin : « Ne cherchez pas. The Voice, c’est elle. » Je ne le savais pas encore, mais le choc, brutal, était imminent.

Cabaret Vauban. Je papote, le cul sur le sub, avec un ami esthète parmi les esthètes, grand amateur de musiques au sens très large du terme. Sa présence, ici ce soir, côté jardin, n’est pas un hasard. Il est venu découvrir, comme souvent, en live, parce que le live, ça ne trompe pas. Les musiciens investissent la petite scène du Vauban, une petite brune que je prends d’abord pour une choriste s’installe au micro. Les premiers sons s’échappent du violon, percussions, un soupçon d’électro, un son très pop finalement et puis une voix, de ces voix sublimes qui tutoient les anges, mon Dieu, que c’est beau. Les premières minutes du concert me subjuguent à tel point que je suis incapable de bouger, de porter mon œil au viseur de mon reflex. Emel Mathlouthi chante comme d’autres parlent, avec une aisance, une grâce, une puissance déconcertantes. Et elle bouge, elle s’engage, rebelle, combative et sincère. Elle prend une baguette, se dirige vers le batteur et assène le rythme, ce que Peter Gabriel appelait the rythm of the heat, sur la caisse. On dirait une Izia du Maghreb qui n’aurait pas oublié, elle, d’être sincère et ça, le public du Vauban l’a ressenti, portant Emel Mathlouthi à bout de bras.

Désormais tout est possible. Mathlouthi assène du Bjork avec autant d’aisance qu’un Hallelujah de Leonard Cohen. Submergée par l’émotion, elle est incapable de commencer à chanter. Le public l’acclame, une spectatrice au premier rang entonne a capella : « I’ve heard there was a secret chord That David played and it pleased the Lord But you don’t really care for music, do you ? » Dans un silence monacal, accrochée à sa guitare, Emel chante, seule au monde et le public reprend « Hallelujah, Hallelujah.. » Les yeux des gens commencent à briller et l’ombre bienveillante de Jeff Buckley est sûrement là, quelque part. Emel Mathlouthi brille comme un diamant brut, excelle dans tous les registres, qu’elle reprenne un titre d’une diva pop islandaise ou un chant traditionnel tunisien. Elle a la sincérité de ces femmes combattantes, qui par les mots portent en elles des révolutions. De ces femmes, comme le dit joliment un vieil ami « dont on tombe sous la mitraille rien qu’en croisant ses yeux. » Le public du Vauban a rappelé Emel Mathlouthi, encore et encore. Elle est revenu seule pour chanter a capella une protest song sur la Palestine, dédiée à un spectateur qui, ce soir-là était seul au monde. Et puis elle a savouré son triomphe mais avec humilité, les mains sur sa bouche, peut-être pour masquer son émotion. Elle a simplement dit : « Plus de mots. » Elle a quitté la scène du Vauban sous une énorme ovation. Moi, j’ai salué et remercié Jacques Guérin. Il avait l’œil pétillant, ce regard qu’il a les soirs de très grands concerts, ici au Vauban ou à son festival du Bout du Monde, à Crozon. J’ai quitté le Vauban avec cet indicible sentiment d’avoir croisé bien plus qu’une grande voix. Une belle âme, un soupçon d’éternité qu’on désigne d’un simple mot. Diva. Dans la nuit glaciale, le poste de radio égraine des mots qui vous vont bien, Emel. Et l’enfant que vous êtes encore, Madame, me met les larmes aux yeux…

Deux ou trois bonnes raisons d’arrêter la photo de concerts en 2013.

mathieu-boogaerts-au-vauban-2003-par-herve-le-gallPutain ! Dix ans. C’est long, dix ans, mine de rien. Dix ans à arpenter les salles de concerts, à croiser des ombres, à user mes fonds de culotte dans les fosses. Dix ans à crapahuter par tous les temps (et souvent les sales temps) dans tous les festivals du coin et d’ailleurs. J’en ai vu des vertes et des pas mûres (et souvent des pas mûres), des groupes inconnus qui le sont restés, certains qui auraient dû le rester, d’autres enfin qui promettaient et qui sont devenus des calibres. Des artistes qui, malgré le succès, sont demeurés des gens simples, humains et abordables, d’autres qui ont pris le melon, le boulard comme on dit et qui sont devenus aussi insupportables dans la vie qu’inécoutables en live. J’ai croisé des producteurs, j’ai cotoyé des tourneurs, des gens que je respecte, ouais, j’ai rencontré des tas de gens biens dans ce milieu très cloisonné, très fermé mais je suis resté au fond ce passager qu’évoquait les Stooges, qui traverse la nuit (la cinquième, évidemment), sans trop s’arrêter, sans trop se faire remarquer, plutôt discret. Dans ce milieu du spectacle, je n’ai pas d’amis, à quelques très rares et très notables exceptions.

C’est plus comme avant, en dix ans le monde en général a changé et le monde de la musique en particulier n’a pas échappé à l’effroyable rouleau compresseur. La crise du disque est passée par là, comme une espèce de conjonction avec comme dénominateur commun le numérique. La musique et les images se sont mises au diapason du binaire et se sont diluées, désagrégées et par voie de conséquence diffusées allègrement et gratuitement sur le média internet. Les chiffres de vente de l’industrie musicale se sont littéralement effondrés, entraînant des réactions en chaîne cataclysmiques. Les groupes et les artistes qui le pouvaient ont fait du live, espérant glaner dans les salles de concerts les subsides qui ne tombaient plus dans la vente de disques. Parce qu’un disque ça se copie mais une sensation en live, c’est inimitable. Alors le prix des concerts a commencé à flamber et pour les festivals, la vie n’avait plus rien d’un long fleuve tranquille. Du côté des photographes, le développement du numérique a engendré toute une génération spontanée et difficilement identifiable de nouveaux photographes, avec comme conséquence un afflux de demandes d’accréditations conséquent. La réaction des prods, devant cette pléthore d’offres, a été de devenir de plus en plus exigeante : limitation du nombre de titres (les sinistres trois premiers titres sans flash), signature de contrats, conditions de prises de vues drastiques et bien sûr limitation du nombre de photographes ou accréditations payantes, ce dernier point suscitant des dégâts collatéraux parmi les professionnels, furieux à l’idée de devoir payer pour bosser. Ah ! On était bien avant, hein Tintin ?! Au début des années 2000, tout seul avec son petit boîtier argentique, quand on venait taper des clichés pépère au Vauban. Mais ça, c’était avant.

Plus de photographes, ça veut aussi dire plus d’offre, plus de clichés sur le marché et une presse dont les ventes dégringolent à un rythme soutenu. Plus de clichés, souvent refilés gratos par des photographes amateurs tout heureux d’avoir obtenu une entrée, qui peuvent même parfois accéder au backstage et, bonheur ultime, côtoyer les vedettes, gratter un autographe, offrir des photos pour la promo du groupe en échange d’une citation au mérite, d’une mention de copyright accordée comme l’ultime récompense (alors que cette mention est légalement obligatoire) et une petite flatterie à l’égo qui ne fait jamais de mal par où que ça passe. Le lendemain, ces photographes d’un soir retourneront paisiblement à leurs occupations professionnelles sans trop se soucier, finalement, d’une profession qui elle se meurt lentement. Le numérique, la crise du disque ont mis à mal un paquet de gens dans cette profession et pas seulement des photographes. L’angoisse de la salle vide, je connais. Je l’ai partagée avec des producteurs, contraints d’annuler un concert faute de résas, la mort dans l’âme. Et je ne parle même pas de concerts qui se sont joués devant une poignée de spectateurs. Il faut, dans ces cas-là, avoir un singulier sens de l’humour, quand on est producteur ou tourneur ou être fataliste et se dire que demain sera un autre jour. Les tourneurs que j’ai croisés ont souvent ces deux qualités. Moi, je me connais, je n’aurais pas pu. Bref, plus de photographes ça te tue le photographe. Sans parler des conditions de prise de vue où on se retrouve tassés les uns sur les autres dans des fosses minuscules, quand on n’est pas cantonnés à un endroit précis pour ne pas gêner sa Sainteté l’artiste qui exige d’être photographié uniquement en noir et blanc et sur son profil droit. Bosser dans ces conditions là ? Non, sans façon, merci. C’est plus comme avant, d’ailleurs rien n’est plus comme avant, je le dis sans amertume aucune. Et puis, à un moment donné, il faut bien parler de gwennegs, de sous, de monnaie. Ça ne rapporte plus un rond d’aller faire des photos jusqu’à pas d’heure et pour le photographe pro qui souhaite s’équiper d’un matos de bon aloi ça coûte de plus en plus cher, ce matériel numérique dont la pérennité ne va guère au delà de deux à trois ans. Amortir un investissement matériel de cinq à dix mille euro, sur un délai de trois à cinq ans, en vendant des clichés à 18€ HT la pièce, je ne vous fais pas un dessin. Ite missa est.

Voilà. Pour moi, la photo de concerts, c’est fini, je tire ma révérence. J’ai fait le tour du sujet, si je puis dire. J’ai ramené quelques clichés, travaillé sur pas mal de scènes, croisé des gens uniques et pas seulement sur scène mais aussi au cœur de tout ce petit monde qui fait du spectacle vivant ce qu’il est. Des producteurs, des tourneurs, des managers, des ingés-son, des lighteux, des roadies, des backliners. Je n’ai jamais fait le pied de grue devant une loge, jamais profité de mon job pour gratter un autographe ou un petit privilège, et j’espère ne jamais avoir emmerdé le public. Ouais, j’ai fait le tour des tronches, des visages, des figures et à l’exception notable de quelques gueules dont je ne me lasserai définitivement jamais, je dois à la vérité de dire que les concerts, ça va, j’ai déjà suffisamment donné. C’est fini, je rends mon tablier. D’abord et surtout parce que ça ne m’amuse plus et chez un épicurien comme moi, le plaisir est un élément prépondérant, un paramètre vital. D’ailleurs je ne pense pas qu’on puisse faire des photos en faisant la gueule, en étant aigri, mal dans ses pompes. Les photos ressemblent à leur auteur, elles sont le reflet d’une âme, alors si c’est aller faire des photos en trainant des godasses autant rester à la maison boire une tisane avec maman. Est-ce pour autant qu’on ne me verra plus jamais dans une salle de concerts ou dans le pit d’un festival, évidemment non. Je vais continuer à fréquenter les endroits où la musique est bonne et me porte avec ce plaisir indicible de l’œil et de l’oreille réunis. Je vais continuer à faire des clichés de jazz à Vauban et de temps en temps je n’oublierai pas d’aller taper la bise à mes potes du Run ar Puñs de Chateaulin où les filles sur le dance floor sont belles et chaudes comme des baraques à frites. Et puis deux ou trois festivals avec mes potes, les Vieilles Charrues en juillet, la Fête du Bruit dans Landerneau en août, Atlantique jazz festival en octobre. Et un concert ici et là, de temps en temps, pour le plaisir. Du plaisir. C’est la seule bonne raison qui me poussera désormais vers une salle de concerts ou vers un festival. Et puis merde, il y a une vie après les concerts et dix ans, c’est long. Des projets, j’en ai plein ma besace. Tant que je vivrai, j’aurai d’autres éternités de l’instant à capturer et d’autres mots à écrire.

• photo : Mathieu Boogaerts au Cabaret Vauban, il y a dix ans, en janvier 2003.

Dix clichés du Vauban pour Emmaüs. Un petit quelque chose pour une grande idée.

dix-cliches-pour-emmaus-par-herve-le-gall-shots-cabaret-vauban-2012Devant toute humaine souffrance, selon que tu le peux emploie-toi non seulement à la soulager sans retard, mais encore à détruire ses causes. Tout était dit et bien dit par un certain Henri Grouès, un simple abbé qui se faisait appeler Pierre. Il y a six ans, Miossec avait donné deux concerts restés à ce jour dans les mémoires de celles et ceux qui avaient la chance, le privilège d’être présents ce soir là au Cabaret Vauban. Deux concerts donnés au profit d’Emmaüs, deux sets foutraques et débridés, avec un Miossec au sommet de son art. Ouais. Inoubliables. Sur un coup de tête on avait décidé, avec Charles Muzy, le taulier du Vauban, de marcher dans les pas de Miossec et de mettre dix clichés à la vente au profit d’Emmaüs et ça avait plutôt bien fonctionné. En trois jours on avait tout vendu et on avait glané quelques gwennegs sonnants et trébuchants. En retour, les compagnons d’Emmaüs nous avaient offert une assiette. Une assiette, tout un symbole.

Six ans ont passé. L’abbé Pierre a rejoint son eden, sans l’ombre d’un doute, le droit au logement si cher à son cœur n’est encore qu’une vague utopie, en revanche la souffrance humaine est toujours là. Les compagnons d’Emmaüs sont là, eux aussi, à travailler sans relâche. Comme toutes les bonnes idées qui naissent à pas d’heure après les concerts au Vauban, tard dans la nuit, on s’est dit avec Charles qu’on allait remettre le couvert, histoire de ressortir nos assiettes. Dix clichés, une expo (que vous pouvez voir actuellement dans la brasserie du Vauban) et une vente de clichés rares, voire inédits. De Miossec à Dominique A. en passant par Tiersen, de Daniel Darc à Roy Haynes, de Charles Gayle à Archie Shepp, de Ruyter Suys à Olivia Ruiz j’ai sélectionné dix photos de concerts qui m’ont marqué et qui ont fait vibrer le public du Cabaret Vauban. Et puis, comme un clin d’œil au passé, la dixième photo réunit Christophe Miossec et Jane Birkin dans la mythique chambre 206 de l’Hôtel Vauban, à l’occasion du tournage d’un clip vidéo, pour un flirt avec toi.

Voilà. On espère faire aussi bien qu’il y a six ans. Ramener des sous, un petit quelque chose (ou plus, ça va dépendre de vous), avoir le sentiment d’avoir agi, ensemble. Et surtout, se souvenir des belles choses, des bons moments passés dans cet endroit, le Vauban, qui n’existe qu’ici, à Brest, au début du monde. Alors si vous voulez vous faire plaisir, voire si vous voulez faire plaisir à l’un de vos proches, faites vite, Noël approche à grands pas et cette édition est (très) limitée. Pour en savoir plus ou commander vos tirages, rendez-vous sur notre boutique en ligne www.cinquiemejour.com.

Merci de votre soutien.

Tristan Nihouarn, Alain Bashung et Jean Fauque. Petits mensonges entre amis.

nihouarn-fauque-bashung-au-vauban-2012On m’a vu dans le Vercors, sauter à l’élastique, voleur d’amphores au fond des criques. Il y a des mots comme ça, qui restent à jamais gravés dans ma mémoire. Finalement je crois que ce qui aura fondamentalement influencé de manière radicale ma vie, c’est la délicatesse des mots et la douceur des images. Délicat et doux, c’est le souvenir que je garde pour toujours d’Alain Bashung, oui je dis bien Alain Bashung, en prenant le soin de poser ce prénom devant son nom désormais inscrit pour toujours et à jamais au panthéon de la chanson française. Ma première rencontre, en 2004. Le choc visuel. Ce qui n’était qu’une vague image télévisuelle prenait subitement une réalité, du relief, au festival Art Rock où j’avais embarqué un peu par la grâce du hasard, voyageur sans bagages, passager clandestin, voleur d’images. Bashung. La gifle, sèche, sans préavis. De celle que tu n’oublies pas. On s’était revus, moins de deux mois plus tard, à Kerouac, une scène au nom prédestiné pour un voyageur, non ? C’était l’époque où on mettait des pellicules dans le reflex et où chaque déclenchement était compté. J’avais signé ce cliché d’un Bashung accompagné d’une lueur étrange qui ressemblait bizarrement à un lézard vert qui avait donné son nom à cette photo. Voilà. Un jour j’ai appris que tu étais malade, de ce genre de voyage dont on ne revient pas. On a dansé une dernière valse au bout du monde, j’ai fait quelques clichés et j’ai quitté le pit parce que j’avais de la flotte plein les yeux. Je suis parti, j’ai marché dans la nuit et j’ai entendu ta voix qui me poursuivait, jusqu’à s’éteindre doucement. Plus tard, alors que j’étais à Carhaix avec mes potes des Charrues, un mec est entré dans la salle de concerts où on faisait les balances. Il avait les yeux mouillés. Il a simplement dit : « Bashung est mort. » Tous les mecs qui étaient là se sont figés, l’ingé son a éteint sa console, le lighteux a débranché ses automatiques et on s’est tous retrouvés comme des cons, sans trop savoir que dire. Alors on a décidé de faire une pause, on a bu un godet et même deux en parlant de toi.

Je ne t’ai pas oublié, d’ailleurs comment pourrais-je ? Mais je n’avais plus jamais parlé de toi depuis ce jour-là. Jusqu’à ce soir de novembre, froid et sec comme un coup de trique, mais sans pluie. Pour l’anniversaire du Vauban, pour se souvenir des belles choses et des jolis moments, du petit bal de la Redoute où le voyage au bout de la nuit se terminait invariablement par « la nuit je mens », le titre préféré du taulier, Tristan Nihouarn avait concocté une reprise de ton titre et avait eu l’idée et la suprême élégance d’inviter Jean Fauque, ton parolier, ton frère d’armes, ton ami, celui qui a suivi la même route que toi, avec qui tu as partagé des joies et sans doute pas mal de galères aussi. Je crois pouvoir te dire sans me tromper que ça t’aurait vachement plu, tellement que c’était beau, tellement que c’était fort et intense. Un très grand moment, une bien jolie surprise pour Charles, tapi dans la pénombre, en larmes. Moi, j’ai pas pleuré, j’avais déjà donné. Après ça, même les silences qui ont suivi, les regards échangés, sourires élégants et polis, témoignaient encore de ta présence. Tu avais envahi cette salle mythique et par la grâce de quelques potes (Tristan, Jean, Scholl, Manu, Julien, Marc, …) tu étais venu écrire ton nom dans le livre d’or de la maison, entre Ferré et Mistinguett, entre Dominique A. et Miossec. Ouais, je veux bien parier que ça t’aurait plu. Quant à moi, après ça, plus rien n’avait vraiment de sens. Je suis reparti avec mes images, j’ai traversé cette putain de ville dans la nuit noire, comme un voleur, un contrebandier. Comme un passager qui roule à travers les bas-fonds, avec dans les oreilles ces quelques mots de Jean, ton ami. Plus rien ne s’oppose à la nuit.

• photo : Tristan Nihouarn et Jean Fauque, cover de « La nuit je mens » de Alain Bashung, 50 ans du Cabaret Vauban (4 novembre 2012), crédit photo Hervé Le Gall www.cinquiemenuit.com

Tristan Nihouarn sera en concert au Cabaret Vauban le vendredi 23 novembre à 20h30. Plus d’infos sur le site du Cabaret Vauban.

Atlantique jazz festival. Mister Hamid Drake is back in town.

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Il est probablement l’un des plus grands batteurs vivants de la planète. Il a joué avec les zicos les plus légendaires, une liste de pointures king size longue comme le bras. Il a des mains immenses et dès qu’il se saisit du moindre objet, tambourin, tambour, baguettes, c’est son sens inné du rythme qui l’envahit et qui fascine son auditoire. La première fois que je l’ai vu, j’avais d’abord été subjugué par son allure, sa dégaine incroyablement classieuse, cette espèce de force tranquille qui se dégage du personnage. Moi qui suis si souvent au taquet (doux euphémisme), j’adorerais avoir une once de sa sérénité, sans parler de son définitif groove mais ça, faut peut-être pas trop en demander. Lui, c’est un vrai caméléon, capable de s’adapter au style, à l’ambiance. Ce beau grand bonhomme est à mon sens le symbole même de ce qui fait le jazz, sa grandeur, savant mélange de cultures, savoureux métissage de musique africaine, de blues root, de native jazz et de bidouilles géniales. Et puis humainement, c’est le gars dont tu rêves qu’il soit un jour ton ami.

Je l’ai vu hier au Vauban. Je pensais qu’il m’avait oublié, depuis l’année dernière. Je me suis pointé devant lui en lui disant « Mister Hamid Drake is back in town ! » Il m’a regardé, a souri, m’a dit « Hey ! Harvey, dear ! » m’a serré la main et tapé la bise. Voilà quoi. Hamid Drake, excusez du peu. Le mec devant qui on se sent tout petit mais surtout en compagnie de qui on se sent franchement bien. Cette année, durant Atlantique Jazz Festival, Hamid Drake rejoint Napoleon Maddox sur le projet IsWhat ?! un mélange singulier de rap, de hip hop, de jazz qui s’annonce déjà explosif. « We call it IsWhat ?! because it is What it is » précise Maddox qui, à l’image du géant, a déjà enflammé la scène du Vauban. Le Vauban. Lieu mythique s’il en est, il enfile son habit de lumière, cire ses pompes de club de jazz dont la réputation a depuis bien longtemps largement dépassé les frontières du Ponant, pour accueillir l’Atlantique Jazz Festival. Monsieur Hamid Drake est parmi nous et il n’est pas venu seul. Cette semaine, le bonheur se résume en un simple mot de quatre lettres. Jazz.

• photo : Hamid Drake, Atlantique Jazz Festival 2011. Crédit photo : Hervé LE GALL cinquième jour

Coup de torchon : photo de concert, la liberté a des limites. Et merde à Vauban !

merzhin-au-vauban-2012J’étais hier soir au concert de Merzhin, au Cabaret Vauban, autant dire chez moi, à domicile. On fêtait les quinze ans d’un groupe attachant, originaire de Landerneau, qui prodigue avec une originalité débridée une musique enthousiaste et heureuse. Heureux. J’aurais dû l’être et pourtant j’ai quitté la salle dépité, déçu et pour dire extrêmement remonté. La cause ? Une horde de « photographes » qui ont squatté le premier rang du concert, tous armés (le mot est faible) de reflex dotés de zooms monstrueux, 70-200 de rigueur pour quasiment tout le monde. Bon, déjà, se pointer au Vauban avec un 70-200 monté sur un boîtier DX (ou APS-C puisqu’il y avait aussi du Canon), il faut vraiment totalement méconnaître la topologie de cette salle. Pour ma part, j’étais côté jardin, blotti dans un coin où, généralement, je fais en sorte de n’emmerder personne, avec mon reflex et mon 24-120, difficile d’appréhender le truc autrement. Donc ils étaient là, une bonne grosse demi-douzaine d’afficionados de la mitraille, pas gênés pour un rond, agitant sous le nez des zicos leur trans-standard maousse, totalement désinvoltes et ignorant avec une probable jubilation la présence du public, dont certains semblaient s’agacer, à juste titre, de cette présence envahissante, c’est un euphémisme. Renseignement pris auprès de la prod, il y avait quatre photographes accrédités, en dehors du photographe maison qui hier soir, plus que jamais, comptait pour du beurre.

Je suis rentré à la maison avant l’heure. Impossible de faire un shoot sans avoir un gros zoom noir ou blanc dans la ligne de mire. Hier soir, je crois que j’ai atteint le point limite zéro. Aucun doute possible, ces photographes du dimanche n’ont sans doute jamais lu Shots et les dix commandements du photographe de concert. C’était l’hallali, la foire d’empoigne, le bordel ambiant. Je les ai observés, c’était marrant. Je fais une photo, je regarde mon écran LCD, je tire la gueule, j’efface, je fais une photo, je regarde mon écran LCD,je maugrée, j’efface. Ad libitum. En plus, ici, on est au Vauban, livré avec ses lights « délicates », je ne vous fais pas un dessin. Dieu merci, à côté de moi, il y avait un groupe de djeuns qui jumpait au son de Merzhin, un signe objectif (si j’ose dire) qui m’a rappelé que, finalement, on était bel et bien à un concert et pas à la Shoot shoot académie, au Cabaret Vauban et que c’était la fête des fans et des spectateurs qui ont payé leur billet pour voir un chouette spectacle. À les voir jumper, torses nus, j’ai repris une petite dose de bonheur. Je me disais que le petit groupe aurait volontiers pogoté, ce qui aurait mis un peu plus d’ambiance dans la salle. Mais non, ils ont renoncé. Sans doute ne voulaient-ils pas déranger les photographes…

Voilà. Aujourd’hui on en est là. Dès qu’une prod ou une salle sont un tant soit peu cool (et c’était le cas hier soir, à Vauban), il y a toujours une bande de rigolos pour en profiter, pour shooter pendant tout le concert, vautrés au premier rang, emmerdant le public à grands coups de zooms dans l’oignon. Alors, ne vous étonnez pas si les prods réagissent, devant le développement outrancier des demandes d’accréditations directement lié à celui de la photographie numérique qui ne coûte RIEN. Restrictions de plus en plus drastiques, accréditations payantes. Finalement, ce ne sont pas les « touristes japonais » qui en pâtiront, à terme, mais bien les photographes professionnels. Mais ça, je suis sûr que c’est le cadet des soucis du gamin qui, hier soir, était tout à son bonheur d’agiter son beau zoom sur son reflex tout neuf au pied de la scène du Cabaret Vauban…

En roulant vers la maison, dans ma nuit brestoise qui elle, n’appartient qu’à moi, je repensais à ce cher Léo Ferré qui aimait tant le Vauban et détestait chanter en se sentant calé dans le collimateur d’un photographe, comme un lapin le jour d’ouverture de la chasse. D’ailleurs, quand il était passé au Vauban, dans les années 90, il avait exigé de ne pas voir le début d’un bout d’objectif. Les photographes avaient été invités à se faire très, très discrets et le concert fut magique. Sacré Léo ! Un jour, alors qu’il faisait une grande salle parisienne, un groupe d’anars souhaitant rentrer sans payer avait fait le coup de force à l’entrée de la salle. Ferré aurait eu alors cette phrase historique. « L’anarchie ! L’anarchie ! Elle a des limites l’anarchie ! » Je te rassure, mon cher Léo. Pour la liberté, c’est pareil. Et merde à Vauban !

Nikon D4. Quelques jours avec moi.

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On m’a prévenu au dernier moment. Comme un gamin à qui on veut préserver l’effet de surprise, à qui on donne son jouet juste après le douzième coup de minuit, le soir de Noël. Un gamin, c’est ce que je suis resté finalement et ça me va. D’ailleurs je crois que ça vaut pour tous les gens qui créent et travaillent de la matière et c’est particulièrement vrai en photographie. Il faut garder son regard d’enfant, adopter une nette distanciation avec les choses et surtout, surtout, ne pas se prendre trop au sérieux. C’est comme ça que l’email de Nikon France est tombé, un lundi après-midi. Un Nikon D4 était donc en route pour Brest, j’allais pouvoir tester le successeur de D3s, trois mois après son annonce j’allais avoir en mains le nouveau fleuron de la marque jaune et lui en faire voir de toutes les couleurs. J’étais un peu fébrile, mais sans plus. Après tout, j’ai dans ma besace un Nikon D3s depuis plus d’un an, alors comme disait Desproges, moi les champignons, j’connais ! Pourtant. Je me doutais que Nikon, avec ce D4, avait probablement passé encore un cran, gravi une marche vers le sommet. Sans plus attendre, j’ai monté mon Nikkor 24-120. Il fallait que je sache, que je vois. Il fallait que je laisse passer du temps, que je vive avec D4 au quotidien, jusqu’à en oublier qu’il n’était là, finalement, que pour passer quelques jours avec moi. Et j’ai vu. Verdict.

Nikon D4 est le meilleur reflex numérique du marché
Que dire de ce boîtier, sans tomber dans l’emphase, le superlatif ? Que vous dire d’autre, sans l’ombre même d’une pointe d’exagération, que Nikon a commis avec ce D4 la quasi perfection en matière de reflex numérique ? Ce boîtier a une merveilleuse qualité, finalement. C’est sa définitive polyvalence. Et puis D4 est véloce, surtout quand il travaille en binôme avec une optique Nikkor, je pense à des calibres comme la famille de zooms trans-standards estampillés Nikon, des pointures de référence comme le 14-24 f2,8, le 70-200 f2,8 VRII, voire le dantesque Nikkor 200-400 f4, j’en passe et des meilleurs, comme la famille f1,4 (24, 35, 85). À l’aise sur tous les terrains, Nikon D4 sait tout faire, à la perfection. Que ce soit pour des clichés de la baie de Douarnenez sous un ciel bleu azuréen, à 50 iso en mode pépère, en intérieur et en tandem avec un flash Nikon SB900 ou en studio pour du packshot, le sentiment de maîtrise, de facilité sur le terrain est vraiment incomparable. Mais il restait, surtout, à tester la bête dans mon lieu de prédilection, la salle de concerts.

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Nikon D4, Nikkor et moi. De concert.
J’ai d’abord amené D4 à la Carène et son plan de feux maousse, pour le festival « Les femmes s’en mêlent ». Là, dans la pénombre, j’ai savouré les améliorations ergonomiques de D4, utilisant avec bonheur et félicité les deux mini-joysticks en mode portrait et paysage permettant la sélection manuelle du collimateur. Un peu désorienté au début, car très habitué à la grosse molette de sélection qui par ailleurs est toujours présente et disponible. Nikon a été bien inspiré, sur ce coup-là, de s’inspirer de la concurrence puisque ce genre d’outil est présent sur EOS, comme la rotation automatique du collimateur en mode paysage/portrait qui, pour le coup, me semble nettement moins efficace sur D4 que sur EOS. En revanche, le rétro-éclairage est une fonction inédite qui ravira tout ceux qui, comme moi, ont l’habitude de travailler dans des ambiances sombres. L’activation de l’éclairage des boutons de commande de la face arrière est d’un confort incomparable. Rien que pour ça, le retour à D3s risque d’être un peu douloureux. Je ne parle pas du mode silencieux sur le D4, qui n’a de silencieux que le nom, comme sur D3s. Tiens puisqu’on parle de D3s, dont on connaissait déjà les capacités nyctalopes, son successeur va plus loin. D’abord dans sa capacité à faire le focus dans des conditions de lumières encore plus casse-gueules qu’auparavant, ce qui n’est pas peu dire. Améliorer la perfection c’est pas possible ? Avec D4, Nikon nous prouve le contraire, avec la capacité de son autofocus à accrocher la netteté pour peu qu’il y ait un point de contraste potable. Mais bien sûr là où tout le monde attendait D4 au tournant, c’était dans sa capacité à mieux gérer les hautes sensibilités. Il y a quelques jours, j’ai bouclé le test de montée en iso dont je vais vous parler tout de suite. À l’issue de ce test, je décidais le soir même d’aller vérifier en concert, chez moi, au Cabaret Vauban l’efficacité des résultats affichés. Cette fois, pas de complexe. J’ai déboulé dans la salle avec D4 et mon 24-120, réglant la molette directement sur 12800iso, tant qu’à faire. J’ai réalisé des clichés à ce niveau de sensibilité, à f4 au trentième, pas la peine de vous faire un dessin. Pas d’ambiguïtés, à 12800 iso, il y a du bruit, mais… L’image reste parfaitement exploitable et même un peu plus que ça. Et pour ce qui est des images que je montre ici, qu’on soit bien d’accord, je parle de jpeg brut de boîtier, zéro crop, zéro post prod, tous les réglages du D4 sur off. Aucun doute. Le potentiel de l’autofocus a été amélioré de D3s à D4. En revanche au chapitre, montée en iso, mon avis est nettement plus nuancé.

Test de montée en iso. D3s versus D4.
Pour ce benchmark, j’ai ressorti du placard le vase Henriot que j’avais déjà utilisé pour le test comparatif Canon 1D Mark IV vs Nikon D3s en prenant le parti de régler les deux boîtiers sur le même profil : optique Nikkor 50mm f1,4, mode priorité ouverture, f5,6, autofocus désactivé, déclenchement par télécommande, positionnement identique (pied Manfrotto fixé au sol par du gaffer), toutes fonctions d’amélioration de l’image sur off, deux sources lumineuses identiques (Lastolite RayD8), aucune autre source lumineuse indirecte, balance des blancs identique. Un cliché pris à 1600, 3200, 6400, 12800, 25600, 51200 et 102400iso et un cliché supplémentaire à 204800iso pour le D4.

À 1600iso, les deux boîtiers produisent une image parfaite. À 3200iso, les deux images sont excellentes, même si, paradoxalement, il me semble que l’image produite par D3s semble un peu plus pêchue, plus contrastée voire plus nette, la taille du capteur de D3s (12mp) n’étant sans doute pas étrangère à ce constat. Idem à 6400iso, les deux images sont excellentes, même si, encore une fois, j’ai le sentiment que D3s s’en sort un poil mieux du point de vue de la netteté et du contraste. En revanche, la scission se produit à 12800iso. À ce niveau de sensibilité, on perçoit nettement que l’image produite par D3s commence à moutonner, à bruiter, à perdre en contraste et en netteté. En revanche, la qualité de l’image produite par D4 demeure constante, le bruit est moins sensible même si la perte de netteté me semble palpable. Quoiqu’il en soit, à 12800iso, sur D3s comme sur D4, l’image est parfaitement exploitable. Rappelons, pour mémoire, que les fonctions de réduction de bruit ont été désactivées sur les deux boîtiers et que je travaille sur des jpeg brut de sortie. À l’étage au dessus, 25600 iso, le bruit s’accentue encore d’un cran du D3s alors que D4 me semble mieux gérer la montée en sensibilité, avec une image moins bruitée et plus lumineuse, un sentiment identique à 51200iso, un niveau de sensibilité où Nikon D4 produit non seulement une image moins bruitée mais aussi sensiblement plus lumineuse. À 102400iso, tout en haut de ce que Nikon D3s sait gérer, on retrouve une image très bruitée dans les deux camps, même si la perception du bruit me semble radicalement différente sur Nikon D4 qui produit à ce très haut niveau de sensibilité une image moins brouillonne et plus détaillée.

Nikon D4. J’aime. J’aime pas.
Globalement Nikon D4 est une réussite. Les habitués de la marque apprécieront la prise en main, les améliorations d’ergonomie comme les joysticks de sélection de collimateur en mode paysage ou portrait, la rotation automatique du collimateur, le rétro-éclairage des boutons de la face arrière, l’accessibilité de nombreuses commandes sans quitter l’œil du viseur. Du côté de la prise de vue, on retrouve ce qui fait la marque de fabrique de Nikon : un autofocus redoutablement efficace, une vélocité, un sentiment d’aisance, de facilité, liés à une capacité d’aller chercher le point dans des conditions de lumière difficiles. Du côté de la montée en iso, le test studio a quelque peu refroidi mes ardeurs, on constate que , finalement, D4 surpasse D3s seulement à partir de 12800iso, en dessous D3s fait jeu égal avec son successeur voire mieux. Un détail qui risque de faire grogner dans les chaumières, c’est le lecteur de cartes hybrides CF/XQD, même si je comprends parfaitement la motivation de Nikon d’induire dans ce reflex ce qui sera le standard de demain. Il y a fort à parier que les futurs modèles de la marque jaune (D4s, D5) seront équipés eux, d’un double lecteur XQD. Mais quand on sait le prix actuel des cartes XQD (300€ le modèle 32Go), on imagine que de nombreux possesseurs de D4 vont patienter un peu avant d’investir, se privant, de facto, des capacités de gestion du double slot. Last, but not least, le prix de l’excellence, fixé à 5799€, soit rappelons-le 15% plus cher que le prix d’introduction de Nikon D3s. Un prix qui, à n’en pas douter, risque de refroidir l’enthousiasme de nombreux photographes déjà équipés de D3 et paradoxalement de faire grimper la côte de D3s. Pour les autres, Nikon D4 est assurément un excellent choix, probablement à ce jour le meilleur reflex numérique au format 24*36.

Acheter un D4. Ou pas.
J’achète. C’est un boîtier véloce embarquant le nouvel Expeed 3, dont les capacités AF ont encore été améliorées, capable d’aller chercher le point de netteté dans des conditions de lumières encore plus difficiles, capable de conserver 11 collimateurs en croix à F8, dôté d’améliorations ergonomiques notables et d’un capteur 16mp. Et il est capable de produire de la vidéo en full HD.

J’achète pas. Il coûte un bras, 15% plus cher que le prix d’intro de D3s (et je ne suis pas un hipster fortuné), je vais devoir investir dans des cartes au nouveau format XQD qui coûtent très cher et gérer deux parcs de cartes (sachant qu’à terme mes cartes CF passeront à la trappe), au chapitre montée en iso mon D3s est sensiblement meilleur jusqu’à 6400iso que D4 (et dans les faits je ne travaille quasiment jamais au delà de 6400iso), la taille de mon capteur (12mp) me convient bien (pas de crop). Et la vidéo, hein ? Vous savez ce que j’en pense.

• ce test Shots a été réalisé avec le soutien de Nikon Pro.

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Mansfield Tya. Dans les bras de Nyx, déesse de la nuit.

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Je suis sorti secoué, lessivé, éreinté, essoré, subjugué du set de Mansfield Tya. Depuis, j’essaie (vainement) de reprendre mes esprits, en écoutant notamment NYX, le nouvel opus des deux damoiselles du duo nantais. Un signe qui ne trompe point. Bon, déjà il y a quelques mois, j’avais eu l’occasion d’approcher l’univers musical de ce groupe totalement atypique, d’effleurer la beauté, la douceur vénéneuse et la violence de leurs compositions. J’avais écrit un billet pour le site du Vauban sur la venue du groupe en octobre à l’invitation des filles de CoNNe AcTioN et là j’avais pris, coup sur coup, deux titres en pleine gueule. Animal, d’abord, une composition étrange, un univers étrangement fascinant, mélange de voix baroques et de pizzicatos violonesques assumés avec une assurance parfaitement maîtrisée et là je m’étais dit, en me parlant à moi-même, mais putain, what the fuck, on ne m’avait donc rien dit ? Et puis par dessus, il y avait eu un autre titre qui a tourné en boucle, à la fois sur le site du Vauban et dans ma tête pendant des mois et il ne fut pas rare que l’envie me prenne de fredonner « il n’y a pas d’étoiles sur le plafond… » régulièrement dans la journée, ce qui agaçait considérablement mon entourage. Bref. J’étais accro. Mansfield Tya était entré dans ma tête, par la grande porte, sans effraction, avec douceur et volupté, instillé dans mes veines comme un divin poison. Comme j’aime, en somme.

Et puis il y a eu le set du Vauban. Sur scène, deux synthés, une batterie et deux filles, Julia et Carla. L’une vocalise pendant que l’autre s’applique, désinvolte mais consciencieuse sur son violon et là, dès la première note, Ô mes petits frères et sœurs ! Un frisson qui m’envahit le cortex, me secoue la carlingue de haut en bas, quelque chose d’indéfinissable, de doux et en même temps de violent, comme une passion, un feu, une petite mort, un ange exterminateur. Mansfield Tya c’est une tornade, un truc qui te prend, te soulève et qui ne te lâche plus. Ça passe ou ça casse. Soit on aime, radicalement, soit on déteste définitivement, mais avec elles, pas de juste milieu, pas de peut-être, de oui pourquoi pas ? Ça n’évoque rien, c’est à la fois de la pop, mâtinée de son baroque qu’on croirait tout droit venu de temps lointains, à voir ces deux filles faire tout avec brio on pense au son rock minimaliste des White stripes et puis non, ça repart un peu plus loin, je ferme les yeux et la complainte des voix me rappelle la douceur des filles du trio Au revoir Simone, mais pas pour très longtemps parce que Julia est déjà à la batterie et cogne sur ses fûts comme une furie, mais toujours avec élégance. Totalement désinvolte, cette Julia, c’est marrant elle me rappelle vaguement quelqu’un, croisé aux Vieilles Charrues, dans un univers parallèle, sans doute. Mansfield Tya me tient et ne me lâchera plus. Une petite heure à peine et l’oiseau s’est (déjà) envolé. C’est d’ailleurs le seul (petit) reproche qu’on pourra faire au duo, on ressort un peu frustré tellement c’était bien, tellement c’était bon, tellement qu’on a envie d’en reprendre encore un peu, comme quand on a envie de lécher le fond de la casserole avec ses doigts, avec gourmandise, mais non, enough is too much, c’est fini et putain ! C’était vraiment bon…

Finalement on ne pouvait imaginer meilleure ouverture que Mansfield Tya pour cette première édition d’Astropolis collection Hiver. J’ai rencontré Julia, après le set, elle et son regard bleu azur. Je lui ai dit que j’avais cru croiser son chemin par le passé et elle m’a regardé en souriant avant d’ajouter : « Ah ! Je vois que vous avez rencontré ma sœur… » Je n’ai pas insisté et puis j’ai balancé un hasardeux « j’aime beaucoup ce que vous faites » avant d’essayer de ma rattraper maladroitement sur un truc aussi convenu (en deux mots). Julia, aussi lumineuse à la ville qu’à la scène, pas la peine d’en rajouter. Putain de concert. Mansfield Tya est entré dans mon Panthéon musical, en douceur, avec l’élégance définitive qui est la marque de fabrique de ce duo intemporel. Entre Miossec et Bashung, entre Gainsbourg et Daho, Florent Marchet et François Audrain, Romain Humeau et Eiffel, entre Mozart et Au revoir Simone, il y a désormais Mansfield Tya, regard bleuté, mélange sublime de voix et délicieuses bidouilles sonores qui m’emportent ailleurs, loin d’ici, dans les bras de Nyx, déesse de la nuit…

voir le site internet de Mansfield Tya

voir l’article et des vidéos sur le site du Cabaret Vauban

Siam. L’amour à trois. Comme une désespérance heureuse.

siam bruno leroux fany labiau en novembre 2010 au cabaret vauban brest
Comment reconnaît-on un bon album, je ne dis pas un pur album, non, ça, c’est pour plus tard, mais comment décèle-t-on qu’un album a franchi la limite, passé la barrière comme disait cette vieille fripouille de Schopenhauer, pour s’installer de manière durable dans le gotha des albums de musique qui vous font du bien ? On y revient sans cesse, mué par une force irrépressible, un truc qui vous attire sans vraiment trop savoir pourquoi, comme un junkie qui demande sa dose, comme un alcoolo en fin de parcours, au petit matin Boulevard Clemenceau mécontent de constater qu’à six heures du mat’ le bar du Vauban n’est même pas encore ouvert. Ouais, c’est ça un bon album. Un truc dont tu as envie et qui te fait du bien. Parfois, c’est insidieux, un peu comme la passion, comme l’amour qui te tombe sur le coin d’la gueule sans que tu t’en aperçoives. Un jour, ça arrive et tu ne l’as pas vu venir. J’aurais pu vous dire tout le bien que je ne pensais pas de « L’amour à trois« , premier opus de Siam, duo brestois, comme certains sans même l’avoir vraiment écouté. Ça aurait facile, finalement, d’écrire une review tout en complaisance pour ces deux lascars que je connais depuis des lustres et qui font partie de mon deuxième cercle, mais non justement. Je ne voulais pas me mentir et encore moins mentir à mes potes. Alors, un soir, au Vauban, j’ai embarqué l’album avec moi, pour voir. Tout en douceur, sans violence, les titres se sont installés sur mon iTunes, calés entre une improbable Shania Twain dont je me demande toujours par quel prodige cette blonde peroxydée made in US a pu s’immiscer dans ma play list et l’estimable Steve Hillage, souvenirs de vieux baba chevelu et de pop made in Albion de bon aloi. Mais, encore une fois je m’égare, revenons à l’album de Siam

Un soir qu’au Vauban je traînais mes baskets pas très loin des water-closets, tiens ! Voilà que je me sers de la rime façon Gainsbourg pas tout à fait par hasard (et pas rasé) et puisque je vous parle de Serge, je m’étais entretenu avec Bruno (Leroux qui forme Siam avec Fanny Labiau. NDLR) au comptoir du bar du Vauban, entre limonade et café-cognac de l’éventuelle filiation entre les textes de Siam et les mots du grand Serge. J’avais reçu une fin de non-recevoir aussi sèche que définitive. Bruno, semble-t-il lassé qu’on lui rebattes sans cesse les oreilles d’une éventuelle inspiration gainsbourienne dans son écriture, m’avait ramené brutalement dans les cordes, m’assénant : « Et merde ! Je n’ai rien en commun avec Gainsbourg. Je n’ai pas été imprégné des ses textes, la seule chose que je connaisse vraiment de ce mec c’est l’image médiatique que le bonhomme renvoyait à la télé. » Dont acte. Je n’avais pas trop insisté sur le sujet qui semblait agacer mon interlocuteur. Pas plus de chance non plus sur une possible filiation avec Miossec. Aïe ! Sujet sensible mais inévitable. Là encore, le réveil fut brutal. Je décidais donc de mettre un terme à un exercice finalement assez casse-gueule et j’invitais Bruno à une séance pose-express sur le canapé du hall de l’hôtel Vauban, invitation qu’il s’empressa de décliner, évidemment.

Je devais donc chercher ailleurs, puiser dans d’autres sources, essayer de trouver une influence. Ou pas. Exit Gainsbourg. Quant à Miossec, le fait que Bruno Leroux ait fait partie du trio (avec Guillaume Jouan et Christophe Miossec) qui avait commis le définitif et somptueux premier album « Boire » n’était pas non plus un indice. Alors ? D’où vient cette pertinence, ce son, cette fluidité, cette beauté des mots ? Un ton, un son très french touch, une dégaine scénique qui n’est pas sans rappeler un Bashung voire un Daho période « Mythomane », et des mots, des putains de mots que n’auraient sans aucun doute pas renié Lucien Ginzburg. « Comme un homme et sa maîtresse, comme deux amants en détresse, rien d’autre que l’amour, mais la foule nous entraîne et déjà la foule gronde, cours, mon amour, le temps change et je t’emmène, loin des peurs et loin des peines. Je meurs d’envie d’en finir dans ton lit, la nuit je tais nos cris… » Échec, certes, mais pas mat. Il m’en fallait plus. Finalement, le premier titre « Le club des caniches », signé Miossec, m’apparaissait désormais en complet décalage avec le reste de l’album. Non, il me fallait chercher ailleurs. Peut-être dans le somptueux « Mercure » qui glisse entre les doigts sans qu’on puisse y faire quoique ce soit. C’est donc ça la signature de Siam, cette forme de désespérance heureuse, cette fuite en avant mâtinée de cynisme opportun, ce pied de nez à la vie. Je venais de comprendre et j’avais mis du temps (on ne se refait pas). Dès lors, Siam m’ouvrait les bras et chaque titre claquait à mes oreilles comme une évidence. Un phrasé de bandonéon, des envolées lyriques séchées par quelques riffs méchamment assénés, je n’avais désormais plus qu’une envie. Fermer les yeux et monter le son, encore, et encore. Comme à l’image du final de « Mercure », entre pop et rock. Splendide. L’album se termine sur « Lionel » quelques mots touchants, graves, posés avec une douce délicatesse, le souvenir d’un ami, d’un frère. Un texte magnifique, soutenu par une ligne mélodique discrète qui exprime le sentiment avec pudeur et élégance. Non. On ne sort pas intact de l’écoute attentive du premier album de Siam.

Avec « L’amour à trois » Siam franchit avec allégresse et désinvolture cette barrière si chère au cœur d’Arthur Schopenhauer. Le duo signe un album qui restera, qui marquera l’histoire de la pop française, comme d’autres avant eux, en d’autres temps. Siam a la noblesse d’une lignée, héritier qu’il est de ce que la french touch a commis de meilleur avec une gouaille, un coup de gueule d’amour qui n’est pas sans rappeler la chanson réaliste à la Fréhel, celle-là même qui offrait des diabolos menthes au petit Lulu. La boucle est bouclée. Siam, c’est une osmose, quelque part au bout de cette rue qui mène à l’océan, c’est un peu tout ça en même temps, les mots, les sons qui mis bout à bout, me touchent, m’émeuvent et font que je reviens aux chansons de ‘L’amour à trois » avec ce petit plaisir sans cesse renouvelé. C’est à ça qu’on reconnaît un bon album. Au fond, Bruno avait raison. Les choses sont toujours beaucoup plus simples qu’elles n’y paraissent…

photo : SIAM au Cabaret Vauban en novembre 2010

voir le clip de SIAM « la nuit je tais nos cris »