Il y a quelques semaines, je donnais une interview à une journaliste d’un quotidien national qui voulait m’interroger sur la thématique “photographie et éthique”. Est-ce qu’un photographe doit se plier aux exigences d’un artiste qui refuse de se laisser photographier pendant un concert ? Pour moi, ça ne fait pas l’ombre d’un doute, la réponse est oui. De toutes façons, insister, c’est risquer au mieux la mauvaise humeur, au pire le clash pendant le concert. Je me souviens du régisseur d’une artiste (dont je tairais le nom, question d’élégance à son égard) qui, un soir au Vauban, m’avait prévenu. “Tu as beau être le photographe de la maison, si tu ne t’arrêtes pas de shooter après trente minutes de concert, tu prends un risque.” Comme je m’amusais du risque que cette frêle jeune fille pouvait faire encourir à mon quintal, il ajouta : “le risque qu’elle s’arrête de chanter et qu’elle te mette minable devant tout le public !” Ah ! D’accord. Je n’ai pas insisté et je n’ai pas shooté, du tout. Je suis allé boire une limonade au bar et je me suis barré. Hier soir, j’étais au Run (ar Puñs) pour shooter Mademoiselle Hunger, dont je ne savais que peu. Première partie, Ched Hélias. Je tape quelques portraits. Puis vient Sophie Hunger, encore toute auréolée de sa réputation, entre passage à Taratata et les clés Télérama. D’ailleurs le public (qui squatte avec gourmandise les quelques places assises du Run) fleure bon Chanel numéro 5 et le Darjeeling du dimanche après midi entre amis. Enfin ! On ne va pas faire d’ostracisme sur le public Télérama qui remplit (parfois) les salles, surtout quand le nombre de clés est est à la clé. Mademoiselle Hunger, dont l’élégance teutonne lui assure de ne jamais figurer dans le top de Girls rock ! ouvre le bal dans la pénombre, avec un long chant gutural, qui semble tout droit sorti d’un traditionnel balkanique. Lights à zéro, silence de cathédrale, je me dis que ce soir, on va se marrer. Entre deux titres, je traverse le no man’s land entre la scène et le pubic, visant mon banc finalement laissé vacant, côté cour. Je hisse ma carcasse, je me retourne, je m’apprête à viser. Sophie Hunger me fusille du regard et me lance “Please, don’t !” Pour le désir ardent, elle, elle repassera. Je soutiens son regard glacial, le temps d’un bref instant et je lui réponds en souriant : “OK.” Je fais le chemin en sens inverse, je range mon boîtier dans mon sac, je prends mon manteau et je quitte la salle. En sortant, je croise mes potes du Run, du côté du bar. “Tu as déjà fini ?” Je leur explique le topo, on se marre et puis route Brest. Sur le chemin du retour, je me dis que finalement, à l’instar de Petit Gibus (celui de la Guerre des boutons), si j’aurais su, j’aurais pas venu. Alors ? Photographie et éthique. Un artiste qui ne veut pas être photographié a le droit d’être respecté. Mais le respect, Mademoiselle Hunger, ça se lit dans les deux sens. Comme le mot “non“. Il ne restera de notre rencontre qu’un ou deux clichés qui finiront dans les archives et qu’on oubliera. Drôle de rencontre, au fond, avec une artiste en développement qui s’offre déjà le luxe d’interdire les photographes pendant ses concerts. Un luxe ? Certes. Comme disait ce cher Sacha “Le luxe est une affaire d’argent. L’élégance est une question d’éducation.” Tout était dit.
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